Affichage des articles dont le libellé est Mythes et légendes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mythes et légendes. Afficher tous les articles

26 avril 2015

Vikings : une série entre mythe et histoire

   Si vous aimez les séries, et plus particulièrement les séries historiques, il est peu probable que vous n'ayez jamais entendu parler de Vikings, une série créée par Michael Hirst (qui a aussi créé Les Tudors) en 2013. J'aimerais évoquer ici le rapport entre la fiction et l'histoire dans cette série, et la manière dont les scénaristes interprètent et déforment parfois l'histoire. Attention, si vous n'avez pas fini de regarder Vikings, je vous déconseille la suite de cet article, dans lequel j'évoquerai beaucoup la saison 3, y compris le dernier épisode !



   L'histoire est celle de Ragnar Lothbrok, un guerrier viking, qui décide de partir piller les contrées inconnues de l'ouest, et qui arrive avec son armée sur les côtes anglaises. Les trois saisons développent l'ascension de Ragnar au sein de son clan et la découverte, par les guerriers vikings, de la société chrétienne. Le point de vue adopté par la série est tout à fait intéressant : loin de se cantonner au cliché des attaques vikings destructrices et au ressenti des chrétiens qui voient déferler sur leurs côtes ce qu'ils prennent pour un fléau divin, les scénaristes s'intéressent à ceux qui sont traditionnellement les méchants. De ce parti pris découle une vision moins manichéenne des "invasions" vikings que celle à laquelle nous sommes accoutumés : les vikings ne sont pas décrits uniquement comme des guerriers sanguinaires.
   Une autre des qualités de la série tient à la présence de consultants historiques visiblement compétents. On peut ainsi noter une référence, à la fin de la saison 1, à l'historien Adam de Brême, qui écrit au XIe siècle une Histoire des archevêques de Hambourg ; dans cette histoire, il évoque longuement les populations païennes scandinaves, que l'archevêché de Hambourg se doit de christianiser. Au livre 4, plusieurs paragraphes sont consacrés aux cultes rendus aux dieux scandinaves dans le temple d'Uppsala : or la présentation des cultes et des sacrifices dans Vikings est tout à fait conforme à la description d'Adam de Brême, jusqu'à la description de l'intérieur du temple. Les scénaristes ont visiblement une bonne connaissance de la chronologie des attaques vikings : ce n'est pas un hasard si Ragnar et ses compagnons attaquent en premier lieu le monastère de Lindisfarne, dès le deuxième épisode de la saison 1. Ce monastère est en effet le premier à avoir été attaqué par ceux que l'on appelle alors les Normands (ce qui signifie "hommes du nord"), en 793 ; l'attaque a eu un fort retentissement dans le monde chrétien et certains penseurs, comme Alcuin, conseiller de Charlemagne, voient en elle une punition divine pour les péchés des chrétiens.

Lindisfarne se situe au nord de l'Angleterre, dans un royaume alors appelé Northumbrie. C'est le premier lieu touché par les attaques vikings, mais c'est loin d'être le seul : les vikings ont mis à sac de nombreuses villes des îles britanniques et de l'empire carolingien (en blanc sur cette carte) au cours du IXe siècle. Ils ont même franchi le détroit de Gibraltar et attaqué l'Espagne et le sud de la Gaule.

   Mais ces données historiques sûres, dont on trouve de nombreux exemples dans la série, s'enchaînent en ne respectant absolument pas l'ordre chronologique. Ainsi, entre l'attaque de Lindisfarne et le pacte de Rollo avec le roi des Francs, dans le dernier épisode, s'écoulent en réalité... 118 ans (l'attaque a lieu en 793, le traité de Saint-Clair-sur-Epte, qui fait de Rollo le duc de Normandie, est signé en 911). Entre-temps ont lieu deux attaques de Paris, une en 845, sous Charles le Chauve, et une en 885, sous Charles le Gros ; lors de cette seconde offensive, c'est le comte Eudes qui protège la cité parisienne. Ici, les scénaristes font d'Eudes un fidèle de Charles le Chauve, et non de Charles le Gros. La princesse Gisla, présentée comme la fille de Charles le Chauve et donnée en mariage à Rollo, est en réalité la fille de Charles le Simple et son mariage avec Rollo n'est attesté que dans des sources tardives. Il semblerait donc que les scénaristes aient amalgamé trois rois carolingiens portant le même nom en un seul, et qu'ils aient fait gravité autour de lui des personnages issus de trois périodes différentes.
   En outre, au moment où Ragnar assiège Paris, un missionnaire du nom d'Anskar fait son apparition chez les vikings : si Anskar a réellement existé, il s'est rendu en Suède dans les années 820-830, soit 15 ans (au bas mot) avant le premier siège de Paris. On trouve le même mélange de générations parmi les rois anglo-saxons : le roi Aelle de Northumbrie et le roi Egbert de Wessex sont présentés comme des contemporains, alors qu'Aelle est devenu roi vers 862, soit 23 ans après la mort d'Egbert intervenue en 839. Le fils d'Egbert est marié à Judith qui, dans la série, est la fille d'Aelle, alors qu'en réalité elle est la fille de Charles le Chauve : les scénaristes ont donc créé des liens entre Charles le Chauve et des personnages qu'il n'a pas connus, mais ont faussé les liens de Charles avec d'autres personnages historiques. C'est un choix pour le moins étonnant.
   Ce mélange des générations et des événements de manière tout à fait arbitraire peut mener à des incohérences : dans la première saison, le roi Egbert affirme avoir vécu à la cour de Charlemagne (ce qui est historiquement attesté), tandis que dans la saison 3, un Charles le Chauve déjà âgé rappelle qu'il est le petit-fils de Charlemagne ; il se serait donc écoulé une bonne cinquantaine d'années entre les deux épisodes, mais Ragnar, Lagertha et leurs compagnons sont toujours aussi fringants. A part cette incohérence, on peut remarquer que les scénaristes évitent soigneusement toute mention de date : cela évite de rendre trop grossiers les problèmes chronologiques.
   Il est probable que les scénaristes aient décidé d'amalgamer tous ces événements en présumant l'ignorance du grand-public. Il est vrai que la période est suffisamment méconnue pour qu'un simple amateur n'ait pas conscience de ces problèmes. C'est pour moi l'un des problèmes majeurs de la série : certes, il s'agit d'une oeuvre de fiction, qui ne prétend à aucun moment remplacer un livre d'histoire. Mais quitte à donner une visibilité à une période inconnue et à faire sortir des limbes des figures oubliées, pourquoi ne pas faire en sorte de suivre un minimum la réalité historique ? Je pense notamment à ce qui a été fait dans la très bonne série Rome : malgré quelques libertés dues au caractère fictionnel de l'oeuvre, la chronologie et le déroulement des faits demeurent globalement fidèles à la réalité. Je trouve donc que le parti pris des réalisateurs de Vikings est éminemment regrettable : se référer davantage à la réalité historique permettrait de faire de la vulgarisation efficace et divertissante (avouons que regarder un film ou une série historique est plus passionnant que de lire un livre d'histoire, aussi bien écrit soit-il).
   On pourrait objecter à cette critique que Ragnar Lothbrok est un personnage semi-légendaire : difficile de coller à la réalité historique lorsque l'on suit les aventures d'un personnage plus ou moins mythique. Le personnage de Ragnar apparaît dans la Geste des Danois, un texte de Saxo Grammaticus (XIIe siècle) qui retrace le passé du peuple danois. Il se pourrait que le Ragnar de Saxo soit la synthèse de plusieurs chefs normands ayant vécu au IXe siècle ; peut-être les scénaristes de la série ont-ils voulu rendre compte de cette multiplicité en éclatant la chronologie. Mais je ne suis pas convaincue pour autant.
   Toujours selon Saxo Gammaticus, Ragnar aurait épousé une skjaldmö, ou femme guerrière, du nom de Lagertha - ce que reprend la série. Le problème de la place des femmes dans les sociétés scandinaves est épineux, et les historiens s'écharpent régulièrement sur le sujet : plusieurs légendes font état de femmes qui prennent part aux combats ; selon Saxo Grammaticus, Lagertha est une guerrière avant d'être l'épouse de Ragnar. Mais les textes qui parlent des skjaldmös sont tous relativement tardifs, et il est difficile de les prendre au mot, d'autant que l'archéologie ne permet pas de confirmer ou d'infirmer ces textes : on a certes retrouvé des femmes vikings enterrées avec des armes, mais cela veut-il dire qu'elles ont combattu ? Vaste question. La série prend ici ouvertement le parti de la légende en intégrant de nombreuses skjaldmös, notamment Lagertha et Porunn, sans innover réellement par rapport aux représentations classiques : depuis le Moyen Âge, les chrétiens fantasment le rôle des femmes dans les sociétés scandinaves et leur éventuelle participation à la guerre ; le cliché de la guerrière viking aussi intrépide que les hommes est récurrent. Rien de novateur ni de très historique, mais ce parti pris permet au moins de représenter des femmes indépendantes dans une série à destination du grand public, ce qui est toujours appréciable !

Le personnage de Lagertha est interprété par la merveilleuse Katheryn Winnick. De quoi pardonner les incartades par rapport à la réalité historique.

   En définitive, Vikings reste une bonne série historique, malgré son traitement aléatoire de la chronologie et son caractère parfois trop ouvertement épique et légendaire. J'ose espérer qu'elle intéressera quelques personnes à cette période trop méconnue qu'est le haut Moyen Âge.

23 décembre 2014

La légende arthurienne : histoire d'un mythe

   Qui ne connaît pas Arthur, Lancelot, Guenièvre et Perceval ? Ne serait-ce que grâce au succès de Kaamelott, les principaux traits de la légende arthurienne sont connus de tous : le roi Arthur, la Table ronde, la quête du Graal sont des motifs familiers. Pourtant, la légende arthurienne est bien plus complexe que cela, et ne cesse d'évoluer, de se recomposer et d'ouvrir de nouveaux horizons, depuis le Moyen Âge. Je ne compte pas faire ici un résumé des différentes versions du mythe arthurien (ce qui serait un peu fastidieux) mais plutôt me pencher sur l'aspect historique de la légende : sur quoi se base-t-elle, dans quelle époque naît-elle, qu'en ont fait les hommes du Moyen Âge ? Que nous dit la légende arthurienne sur le Moyen Âge, sur l'imaginaire et sur le monde des hommes médiévaux ? Je délaisse donc l'aspect purement littéraire du cycle arthurien : si un résumé des aventures de la Table ronde vous intéresse, le portail Wikipédia de la légende arthurienne recense actuellement 223 articles sur les personnages et les œuvres liées au sujet.
   A noter que je ne suis pas spécialiste d'Arthur et de ses petits camarades : si vous remarquez une erreur, n'hésitez pas à me la signaler.

Une assise historique ? Aux sources de la légende arthurienne
   La légende arthurienne, quoique mise par écrit à partir du XIIè siècle, se déroule dans la Bretagne désertée par les Romains à la toute fin de l'Antiquité. Au début du Vè siècle, l'armée romaine quitte définitivement l'île de Bretagne (que nous appelons aujourd'hui Grande-Bretagne) pour d'autres fronts : l'empire romain est en train de se déliter, la partie orientale et la partie occidentale se lancent dans une guerre fratricide et clairement, la priorité des empereurs n'est pas de garder ce bout de caillou peu romanisé à l'extrémité nord-ouest de l'empire. Exit les Romains, donc. Les chefs celtes en profitent pour se battre entre eux et, selon Bède le Vénérable (un historien anglo-saxon du VIIIè siècle), certains font appel aux Saxons, une population du nord de la Germanie. Les Saxons, ainsi que d'autres peuples, les Jutes et les Angles, débarquent donc en Bretagne, puis se retournent contre ceux qui les ont appelés et prennent le pouvoir. Mais cela ne se fait pas en un jour : la prise de pouvoir par ceux qu'on appelle désormais les Anglo-saxons dure plusieurs décennies.
   Voilà pour quelques rapides éléments de contexte. Arthur serait, selon certains chercheurs, un chef de guerre qui aurait participé à des luttes contre les Saxons. Mais aucune preuve tangible de son existence ne peut être donnée : aucune source contemporaine ne mentionne un quelconque Arthur (ce qui n'est pas une preuve en soi puisque les sources pour la période sont très peu nombreuses). Si Arthur a existé, il n'était donc pas un roi, mais un chef de guerre, dont la popularité aurait nourri des légendes locales pendant plusieurs siècles. Pour ce qui est des autres héros du cycle arthurien, en revanche, aucun doute : ce sont des personnages imaginaires.
   Il convient de noter que les romans arthuriens ont pour la plupart été écrits aux XIIè et XIIIè siècles : les auteurs ne se préoccupent nullement de "vérité" historique, si tant est que cette notion ait un sens au Moyen Âge. Les textes arthuriens ne nous disent donc absolument rien sur le Vè siècle, mais nous parlent du monde du Moyen Âge central. A titre d'exemple, la chevalerie : les personnages principaux de la légende arthurienne (Lancelot, Gauvain...) sont chevaliers et vivent dans une société typiquement féodale, qui naît quelque part vers l'an mil ; rien de semblable n'existe au Vè siècle. Rien d'"historique" donc, dans la légende arthurienne telle qu'elle est conçue au Moyen Âge.

Le couronnement d'Arthur dans un manuscrit copié vers 1480. (source)

   Toutefois, l'une des premières œuvres à alimenter la légende arthurienne, en 1138, est l'Historia regum Britanniae (L'Histoire des Rois de Bretagne), de Geoffroy de Monmouth : un texte qui se présente comme "historique", tout en introduisant des personnages comme Merlin l'enchanteur ou Uther Pendragon, le père d'Arthur dans la légende. L'ouvrage a un immense succès : on en connaît plus de 200 manuscrits. L'auteur affirme s'appuyer sur des sources anciennes : or, pour les hommes du Moyen Âge, plus une source est ancienne, plus elle est sérieuse. Geoffroy de Monmouth est critiqué par quelques historiens du Moyen Âge, notamment Guillaume de Newburgh (à la fin du XIIè siècle) mais, jusqu'au XVè siècle, l'historicité d'Arthur n'est pas remise en cause : on pense qu'il a réellement existé, même si l'on sait que les histoires qui s'élaborent autour de lui sont des légendes.
   Il faut donc distinguer, lorsque l'on parle de la légende arthurienne, ce que nous savons, et ce que les hommes et les femmes du Moyen Âge pensaient : pour eux, Arthur est un roi de Bretagne qui a lutté contre les Saxons quelque part entre le Vè et le VIè siècle.

Matière de Bretagne, christianisme et amour courtois : l'imaginaire médiéval
   La légende arthurienne est une plongée fascinante dans l'imaginaire des hommes du Moyen Âge et illustre à mon avis la complexité du monde médiéval. Les aventures d'Arthur et de ses chevaliers font se côtoyer deux pôles qu'on pourrait penser opposés : l'imaginaire celtique et l'imaginaire chrétien.
   Au XIIè siècle, il existe trois "matières" littéraires, c'est-à-dire trois branches et thèmes littéraires : la matière de France, qui regroupe tous les textes écrits autour de la figure de Charlemagne (la Chanson de Roland, les chansons de gestes autour de Guillaume d'Orange...), la matière de Rome, qui concerne les réécritures de mythes antiques (Le Roman d'Alexandre, Le Roman de Troie...), et la matière de Bretagne, qui réutilise des légendes orales d'origine celtique, dans lesquelles on peut voir un vieux fond populaire et probablement païen. C'est à ce dernier groupe qu'appartient la légende arthurienne. On trouve ainsi des figures celtiques dans les romans de la Table ronde : l'enchanteur Merlin ou les fées Viviane et Morgane. Les aspects merveilleux de la légende sont aussi inspirés de légendes orales mises par écrit : c'est probablement le cas de la force de Gauvain, qui croît et décroît avec le soleil (Gauvain est au meilleur de sa force à midi, quand le soleil est au plus haut).
   Toutefois, ce fond légendaire celtique est christianisé : par exemple, les chevaliers partent à la recherche du Graal, un objet mystérieux qui, s'il est encore profane chez Chrétien de Troyes (ce n'est qu'un plat), devient chez les auteurs suivants une relique chrétienne de la plus haute importance. Les valeurs convoyées par les romans sont chrétiennes : pour trouver le Graal, il faut être pur de tout péché. C'est pour cela que Lancelot échoue, malgré son statut de chevalier exemplaire : son amour pour la reine Guenièvre est "impur". C'est le fils de Lancelot, Galaad, qui trouve le Graal, et se trouve alors assimilé à une figure christique. L'insistance sur la pureté et la virginité est typiquement chrétienne. Au XIIIè siècle, avec le cycle du Lancelot-Graal, la légende arthurienne se teinte de mystique chrétienne : les chevaliers deviennent presque des prêcheurs et partent à la recherche du Graal qui est désormais considéré comme une coupe ayant reçu le sang du Christ.
   A ce délicat mélange de culture profane et de culture chrétienne s'ajoute des idéaux propres au XIIè siècle, en premier lieu l'amour courtois : Lancelot et Guenièvre, Tristan et Iseult, sont des amoureux courtois, qui véhiculent l'image d'un amour absolu dans lequel le chevalier est soumis à sa maîtresse. En ce sens, quand Lancelot, dans le roman de Chrétien de Troyes, part à la recherche de la reine Guenièvre enlevée par Méléagant, il est un amoureux courtois, qui accepte d'endurer des épreuves et de faire des sacrifices (le plus important étant le voyage en charrette, indigne d'un noble chevalier, qui fait de lui un homme déshonoré) pour l'amour de sa reine.

 Lancelot et Guenièvre sur la tombe d'Arthur, un tableau de Dante Gabriel Rossetti, en 1855. La légende arthurienne est redécouverte au XIXè siècle et inspire un grand nombre d'artistes. (source)

   La légende arthurienne est donc plurivoque et traduit les tensions et dialogues qui existent entre différentes traditions, différents idéaux et différentes visions du monde.

Les usages politiques du mythe : un bref aperçu
   Comme beaucoup de légendes qui trouvent leur source dans un passé mythifié (il suffit de songer au mythe de Troie), la légende arthurienne est instrumentalisée dans divers buts de propagande, notamment par les rois anglais.
   A partir de Richard Coeur de Lion, roi de 1189 à 1199, la dynastie des Plantagenêt se revendique descendante d'Arthur, et cherche à capter la gloire de cet ancêtre mythique. Le frère de Richard, le roi Jean sans Terre, aurait fait forgé pour son couronnement une épée semblable à celle de Tristan. Au XIIIè siècle, on fait d'Arthur un roi de Grande-Bretagne (et non plus un roi parmi ceux de Grande-Bretagne) : il s'agit pour les Plantagenêt, originaires du continent et non de l'île de Grande-Bretagne, de justifier leur pouvoir sur l'Angleterre grâce à un ancêtre mythique. On insiste en outre sur le côté rassembleur d'Arthur.
   La légende arthurienne permet aussi aux Plantagenêt de légitimer leurs vues sur la France. Depuis le mariage d'Henri Ier Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine, en 1152, le roi d'Angleterre est vassal du roi de France pour ses possessions dans l'ouest du pays. Or, selon une version de la légende arthurienne, Arthur aurait conquis la Gaule : se revendiquer d'Arthur permet aux rois anglais d'émettre des revendications d'indépendance en France.
   Un dernier aspect concerne les relations tumultueuses entre l'Angleterre et l'Irlande. Selon la légende, le roi Arthur doit revenir d'entre les morts pour sauver les Bretons - dans ce contexte, les Bretons sont assimilés aux peuples irlandais. L'abbaye de Glastonbury, qui dit s'élever au même endroit que la mystérieuse île d'Avalon, s'effondre en 1184, suite à un incendie ; en reconstruisant le site, des moines prétendent avoir découvert, en 1191, la tombe du roi Arthur et de Guenièvre ; cette "découverte" participe à la propagande de Richard Coeur de Lion. En effet, si Arthur est mort et enterré (et non simplement endormi dans l'île d'Avalon), il ne peut venir sauver les Irlandais, qui doivent renoncer à leurs velléités d'indépendance face au roi d'Angleterre.
   Les aventures d'Arthur et de sa cour fournissent donc aux rois anglais un fond de propagande non négligeable et leur permettent d'asseoir leur pouvoir.

  
   Ces rapides remarques n'ont pas prétention à explorer tous les aspects historiques de la légende arthurienne, loin s'en faut. Il s'agit simplement de montrer que les aventures de la Table ronde ne se réduisent pas juste à de belles histoires, mais qu'elles sont aussi porteuses d'informations sur la société médiévale, sur sa conception de l'histoire et sur son usage politique du littéraire. En ce sens, les textes du cycle arthurien ont pleinement leur place dans la liste des sources de l'historien : ils dépeignent une société et permettent une plongée assez directe dans la pensée médiévale.

Un manuscrit de Perceval ou le conte du Graal de Chrétien de Troyes. Le roman de Chrétien de Troyes est en vers mais, par la suite, la plupart des textes arthuriens seront en prose. (source)


Bibliographie
      Les textes médiévaux de la légende arthurienne sont pour la plupart édités en version de poche, qu'il s'agisse des romans de Chrétien de Troyes ou du Lancelot-Graal (en cours d'édition dans la collection Lettres Gothiques). Pour ceux qui n'auraient pas envie de se lancer dans les textes médiévaux, plusieurs auteurs contemporains se sont emparés de la légende arthurienne : 
   - Boris Vian a écrit un opéra sur les amours de Lancelot et de Guenièvre, Le Chevalier de Neige, dans les années 50. Le texte existe en livre de poche. Boris Vian x la légende arthurienne, c'est du pur bonheur.
   - Barjavel, grand auteur de science fiction, prend le point de vue de Merlin dans L'Enchanteur. C'est un texte merveilleux, drôle, triste et poétique, une de mes versions préférées de la légende arthurienne, je vous le conseille vivement.
   - Marion Zimmer Bradley, Les Dames du Lac (2 volumes) : la légende arthurienne vue par les femmes, en particulier Viviane et Morgane. L'autrice insiste sur les conflits entre une ancienne religion "celtique" et le christianisme. Un roman très prenant.
   - Florence Delay et Jacques Roubaud ont écrit une série de pièces de théâtre, chacune centrée autour d'un personnage de la légende arthurienne. L'ensemble s'intitule le Graal Théâtre et est édité par Gallimard, et une partie a été mise en scène par le Théâtre National Populaire et le Théâtre National de Strasbourg.
   Pour ce qui est de l'aspect plus historique, il existe un Que sais-je ? sur la littérature arthurienne, écrit par Thierry Delcourt. En 2010, les Cahiers de Science & Vie ont consacré leur numéro d'été à la légende arthurienne, dans lequel j'ai trouvé quelques-unes des informations de cet article. Alban Gautier a aussi écrit un Arthur, que je n'ai pas lu mais qui doit être fort intéressant : il est présenté, ainsi que deux autres livres récents sur la légende arthurienne, dans cet article de Michelle Szkilnik, qui montre l'ambiguïté de la figure arthurienne, revendiquée à la fois par les spécialistes de la littérature et par les historiens ; je me suis appuyée sur cet article pour la dernière partie de mes remarques.
   Enfin, pour de jolies images médiévales, jetez un œil au site mis en ligne par la BnF à l'occasion de l'exposition sur le roi Arthur fin 2009.

28 novembre 2014

Les Francs et le mythe de Troie

   Le mythe de la guerre de Troie, mis à l'écrit quelque part vers le VIIIème siècle av. J.C. par Homère (ou plusieurs personnes, ou plusieurs écoles, là n'est pas la question) est probablement l'un des mythes les plus connus de l'Antiquité. Petit rappel : Eris, déesse de la Discorde, n'est pas invitée au mariage de Thétis et de Pelée (les parents d'Achille). Pour se venger, elle lance une pomme d'or au milieu des convives, sur laquelle il est écrit "à la plus belle". Trois déesses se disputent le prix : Athéna, Aphrodite et Héra. Le berger Pâris, qui est en réalité le fils de Priam, roi de Troie, est choisi pour désigner la plus belle. Chaque déesse lui promet quelque chose : Pâris choisit Aphrodite, qui l'assure en retour de l'amour de la plus belle femme du monde, Hélène de Sparte. Un peu impatient, le jeune Pâris, en ambassade à Sparte, s'enfuit avec Hélène. Ménélas, l'époux d'Hélène, monte une grande coalition pour aller casser du Troyen et récupérer son épouse. S'ensuivent dix ans de guerre à l'issue desquels Troie est mise à sac par les Grecs. Une grande partie de la population troyenne s'enfuit.

Le jugement de Pâris, Enrique Simonet, 1904. (source)

   La légende d'Enée suit celle de la guerre de Troie : selon Virgile, Enée, fils d'un homme et d'Aphrodite, s'enfuit de Troie en flammes avec son père sur le dos et son fils dans les pattes. Après diverses aventures, il échoue sur les rives italiennes, fonde la ville d'Albe, qui sera à l'origine de la ville de Rome. Ce mythe sert à justifier la politique romaine de la fin du Ier siècle av. J.C. : en se revendiquant de Troie, les Romains cherchent à fédérer l'ensemble de la Méditerranée du nord sous une même culture ; l'ancienneté étant un gage de qualité, faire remonter l'existence de Rome jusqu'à Troie est aussi significatif, et sert à justifier le pouvoir immense que possède Rome.
   
   La récupération du mythe des origines troyennes par les Francs est beaucoup moins connue. Et elle est aussi beaucoup plus étonnante. Les Francs sont un peuple germanique, dont la culture n'est pas romaine : pourquoi revendiquent-ils ce mythe ?
   Il faut tout d'abord noter que les Francs ne se définissent pas d'emblée comme les descendants des Troyens. Ce n'est qu'à partir du milieu du VIIème siècle que cette histoire apparaît, dans la Chronique dite de Frédégaire. Le mythe est repris au début du VIIIème siècle par le Livre de l'Histoire des Francs (Liber Historiae Francorum). Si le contenu de la légende varie selon les sources, la trame principale demeure la même : après la prise de Troie, une partie de la population aurait fui sous l'égide de Priam et d'Anténor. Contrairement à Enée qui emprunte la voie maritime, ces fuyards passent par la terre, et s'installent sur les bords du Danube où ils fondent une ville nommée Sicambria - on donne parfois le nom de Sicambres aux Francs, notamment dans le célèbre passage du baptême de Clovis chez Grégoire de Tours : "Baisse la tête, fier Sicambre : brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé". Les sources mentionnent aussi le nom d'un autre ancêtre troyen des Francs : Francion, duquel descendraient les Mérovingiens, rois des Francs. Frédégaire, dans sa Chronique, fait non seulement remonter la dynastie mérovingienne à Priam, considéré comme le premier "roi chevelu" (les cheveux longs sont un élément de la royauté sacrée des rois mérovingiens), mais il rapporte aussi que Mérovée, autre ancêtre mythique des Mérovingiens, aurait été conçu lors de l'union de sa mère avec un monstre marin, le Quinautaure. Cette origine semi-divine justifie le pouvoir des Mérovingiens sur les Francs.

Dans ce manuscrit du XVème siècle est représentée la fondation des quatre principales villes de l'humanité : Venise, Sicambria, Carthage et Rome. Sycambria est en haut à droite. Le personnage vêtu d'un haut bleu parsemé de fleurs de lys est Francion. Les symboles de la dynastie française (le bleu et les lys) montrent que le mythe troyen est à l'origine de la nation franque, mais aussi de ses chefs, qui espèrent en tirer du prestige. (source : BnF)

   Ces quelques éléments sont intéressants pour comprendre l'idéologie des rois francs : au VIIème siècle, en reprenant à leur compte une propagande romaine, les Francs se montrent héritiers de l'empire romain ; leur ancienneté rivalisant avec celle des Romains, cela augmente leur prestige. Cette légende illustre aussi la fusion de deux cultures : les Francs installés en Gaule n'entendent pas rompre avec Rome, bien au contraire ; ils conservent toutefois une part de germanité, en témoigne la légende du Quinautaure, qui n'est pas gréco-romaine.
   Le mythe de l'origine troyenne des Francs est donc au service de la légitimité d'une dynastie et d'un peuple. Il est appelé à une grande postérité : toutes les histoires nationales du Moyen Âge font référence à ces origines. On l'enseigne aux rois : par exemple, en 1200, Gilles de Paris offre au futur Louis VIII un long poème en vers qui, entre autres, dresse une généalogie faisant remonter les Francs à la fondation de Sicambria. Au XVème siècle, le mythe est utile aux rois de France dans leurs querelles avec l'empereur : le passé prestigieux dont ils se revendiquent leur permet de contrer, sur le plan idéologique, les prétentions universalistes de l'empire.

Références
   Ces quelques remarques m'ont été inspirées par un manuel d'histoire, La France avant la France (481-888), de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, qui consacrent un encart aux mythes des origines troyennes aux pages 57-58. C'est par ailleurs un très bon livre pour ceux qui voudraient apprendre à connaître le haut Moyen Âge.