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2 juin 2016

Les reines au Moyen Âge, partie 1


   Dans ce premier volet consacré aux reines du Moyen Âge, j’aimerais me concentrer sur la période qui va de la fin du Ve siècle au milieu du IXe siècle. Avant de parler des reines, il me semble utile de faire un petit récapitulatif de l'histoire générale de cette période.

Représentation de la fin du Moyen Âge de la reine lombarde Théodelinde, dont il sera question à la fin de l'article (source)

   Le dernier empereur romain, Romulus Augustule, est déposé en 476 : c'est la fin de l'empire romain d'Occident (celui d'Orient perdure jusqu'en 1453). Divers royaumes sont alors constitués suite à ce que l'on a pendant longtemps appelé les invasions barbares (j'en parlais au début de cet article) : au début du VIe siècle, on trouve en Espagne les Wisigoths et les Suèves ; l'Italie est occupée par les Ostrogoths ; la France actuelle est partagée entre les Francs et les Burgondes.
   Le royaume burgonde est progressivement envahi par les Francs. Le royaume wisigoth absorbe celui des Suèves avant de disparaître brutalement en 711, lorsque les Arabes débarquent dans la péninsule ibérique. Après la mort du roi ostrogoth Théodoric en 526, les armées de l'empereur d'Orient tentent de s'emparer de l'Italie ; le peuple des Lombards en profite pour s'installer et établir un royaume indépendant.
   On assiste à une sorte d'unification sous Charlemagne. Charlemagne est le deuxième roi de la dynastie des Carolingiens, qui a remplacé celle des Mérovingiens à la tête des Francs. Il mène une politique de conquête et envahit le royaume lombard. Il étend le royaume des Francs et rétablit l'empire en Occident.

La reine, épouse du roi
   Ce très rapide aperçu est évidemment incomplet mais devrait suffire à comprendre le cadre général dans les zones évoquées : Espagne, France, Italie majoritairement ; j'exclue les royaumes anglo-saxons où les épouses de roi n'ont pas de statut particulier avant le milieu du IXe siècle. Dans ces espaces, la reine se définit avant tout comme l'épouse du roi : c'est par son mariage que la reine acquiert son statut de regina. Le mot latin regina (reine) suggère un office spécialisé : les autres épouses d'aristocrates ou de grands dignitaires n'ont pas de nom spécial, l'épouse d'un comte n'est pas encore une comtesse. Le seul autre nom comparable est celui d'abbatissa, abbesse, qui existe déjà. Ces termes suggèrent que les reines et les abbesses ont un statut particulier par rapport aux autres femmes.
   Mais il n'existe pas qu'un seul type de reine, et toutes les épouses de rois ne sont pas reines, en partie à cause de la non-monogamie des rois, notamment mérovingiens. Il existe des débats entre les historiens pour savoir si les Mérovingiens sont polygames (s'ils ont plusieurs femmes en même temps) ou s'ils pratiquent la monogamie sérielle (une seule femme à la fois, mais en série, avec facilités pour répudier une épouse et en prendre une autre). Quoi qu'il en soit, dans les deux cas, il faut souligner la précarité de la position de la reine : son statut ne dépend que de sa relation avec le roi, de sa bonne entente avec lui, et de la naissance d'un fils, qui contribue immanquablement à un renforcement de sa position. Ajoutons en outre qu'une mère de roi peut exercer sur son fils, si celui-ci est jeune à la mort de son père, une influence importante, ce qui est une opportunité de pouvoir. Cela ne fonctionne toutefois que dans le royaume mérovingien et carolingien, où la succession se fait en général de père en fils (avec partage du royaume entre les différents fils) : dans les royaumes ostrogoths, wisigoths et lombards, la royauté ne se transmet pas toujours héréditairement.
   La condition sociale de la reine joue aussi dans sa position : si une reine est elle-même issue d'une famille royale, sa position est d'emblée plus solide que celle d'une concubine ou d'une épouse issue d'une basse condition. Par exemple, la reine Brunehaut, qui épouse le roi mérovingien Sigebert en 566, a une position plus assurée que celle de sa "rivale" Frédégonde, de condition servile, qui est l'épouse de Chilpéric, frère de Sigebert (j'en avais parlé ici). En général, les épouses de basse extraction, courantes au VIe siècle, n'ont pas le statut de regina. Mais même quand elle est issue d'une souche royale, la position de la reine n'est pas assurée : il n'est pas rare que l'alliance entre sa famille d'origine et celle de son époux soit de courte durée et que l'épouse, si elle n'a pas d'héritier, soit renvoyée chez son père. C'est ce que fait Charlemagne avec l'une de ses épouses, la fille du roi des Lombards Didier. Au cours du IXe siècle, les rois carolingiens épousent principalement des filles d'aristocrates, pour s'assurer de leur fidélité.

Le rôle de la reine
   Avant le début du IXe siècle, le rôle de la reine n'est pas clairement défini par les textes : c'est surtout à partir des années 810 que des textes évoquent le rôle, semi-officiel, de la reine. Mais dès l'époque mérovingienne, on sait que la reine a un rôle important dans la représentation de la royauté : dans un monde où le pouvoir passe par le langage visuel, où la richesse des parures exprime la puissance de ceux qui les portent, la reine se distingue par ses vêtements en tissus précieux. A partir du IXe siècle, et peut-être avant, les reines ont des activités textiles importantes et font don de leurs productions dans des échanges diplomatiques ; elles sont aussi en charge de la "décoration" du palais et de l'apparat, chargé d'exprimer la majesté royale. Il n'est pas rare que le couple royal soit mis en scène et que la reine participe aux cérémonies et aux banquets, où elle incarne aussi, par la richesse de ses ornements, la puissance de son époux. La reine se doit aussi, dans ce cadre, de se comporter de manière exemplaire : elle sert de modèle aux membres du palais.

Parure de la reine Arégonde, découverte dans la basilique Saint-Denis et conservée au musée de Saint-Germain-en-Laye : les bijoux et les épingles, en or et grenat, manifestent la richesse de la reine et, par extension, de la royauté (je n'ai pas trouvé de photographie libre de droit, je vous prie donc d'excuser la qualité assez déplorable de cette photographie prise par mes soins)

   La reine a donc un rôle de représentation central : elle manifeste à tous la puissance de la royauté, notamment à partir de l'époque carolingienne, elle est en charge de l'image de la royauté. Par ses dons, la reine est aussi censée être une faiseuse de paix, qui assure la cohésion entre le roi et l'aristocratie ; ceci reste toutefois de l'ordre du théorique, la reine ne peut réellement empêcher les conflits. La souveraine a aussi, en particulier à partir du IXe siècle, un rôle de conseil auprès de son époux : elle doit le pousser à bien faire et, en particulier, à agir en accord avec la religion chrétienne ; les affaires ecclésiastiques sont en effet une sphère d'action privilégiée pour la reine. Les reines fondent souvent des monastères : ainsi, la reine mérovingienne Bathilde, épouse de Clovis II, fonde par exemple un monastère à Chelles à la fin des années 650 ; elle s'y retire et y meurt. Les reines, en particulier les veuves, sont en outre chargées d'entretenir la mémoire des défunts de leur famille : dans les sociétés du haut Moyen Âge, les veuves sont considérées comme des intermédiaires spéciales avec le sacré.

Un cas particulier : les reines dans la péninsule italienne
   Ce rapide aperçu du statut et des fonctions des reines entre le Ve et le IXe siècle ne serait pas complet sans un zoom sur les reines ostrogothiques et lombardes, dont le statut est assez particulier. En Italie en effet, et dans une moindre mesure en Espagne, il n'est pas rare que la transmission de la légitimité passe par les femmes de la famille royale. En 515, le roi Théodoric, qui n'a pas de fils, marie sa fille Amalasonthe à son cousin Eutharic ; à la mort de Théodoric, c'est le fils d'Amalasonthe, qui n'a pas encore 10 ans, qui devient roi ; sa mère exerce la réalité du pouvoir (Eutharic est mort). Quand cet enfant meurt à son tour en 534, Amalasonthe devient réellement regina et c'est elle qui fait le roi suivant, Théodahat, en l'associant à son pouvoir (mais sans l'épouser, il a déjà une épouse). Cette association d'un homme à une reine est surprenante pour les contemporains, certains y voient le signe d'une inversion, le signe qu'Amalasonthe est une femme virile et Théodahat un homme faible. Amalasonthe finit par être assassinée avec l'accord de Théodahat. Son cas illustre le fait que les femmes de la famille royale peuvent transmettre la légitimité.

Amalasonthe dans un manuscrit de la fin du XVe siècle (source)

   On retrouve une idée similaire chez les Lombards : il arrive qu'une reine veuve épouse le successeur de son époux dans le but de légitimer le nouveau roi. Ainsi, Théodelinde, une fois veuve du  roi des Lombards Authari (mort en 590), épouse son successeur Agilulf, et sera régente pour leur fils Adaloald. La royauté lombarde est élective : Théodelinde participe à la légitimation d'Agilulf et de son fils Adaloald. Elle pousse aussi les Lombards à se convertir au catholicisme : c'est régulièrement par l'intermédiaire des reines, comme Clotilde, épouse de Clovis, ou Berthe, épouse du roi de Kent Aethelbert, que les rois se convertissent au catholicisme, du moins selon les auteurs catholiques.
   Dans le royaume wisigothique, en Espagne, il arrive aussi que des reines veuves légitiment les nouveaux rois : ainsi la reine Goïswinthe, à la mort de son mari le roi Athanagild, en 567, se remarie avec Léovigild, successeur d'Athanagild. Les reines sont donc considérées comme porteuses d'une certaine légitimité, et elles peuvent, une fois veuves, légitimer les prétentions d'aristocrates ambitieux, là où la royauté ne se transmet pas de père en fils.
   Bien que les femmes, à l'exception semble-t-il d'Amalasonthe, ne puissent exercer le pouvoir en leur nom propre (celles qui sont puissantes sont souvent les reines régentes au nom de leur fils), il n'est pas rare que les reines acquièrent sur la conduite des affaires un rôle conséquent. Mais le rôle et le statut de la reine ne sont pas encore des rôles officiels, ils reposent toujours sur ses liens avec le roi : au cours des IXe et Xe siècles, le queenship évolue et, même s'il n'est toujours pas institutionnalisé, la position de la reine se renforce. Ce sera l'objet du second volet de cette série.


Bibliographie (toujours beaucoup d'anglais, désolée) :
   Bruno Dumézil, La reine Brunehaut, Paris, Fayard, 2008 : biographie de la reine Brunehaut. Bruno Dumézil n'axe pas son ouvrage sur le queenship, mais le livre demeure passionnant et permet de saisir les opportunités offertes à une reine mérovingienne.
   Dick Harrison, The age of abbesses and queens: gender and political culture in early medieval Europe, Lund, Nordic Academic press, 1998.
   Pauline Stafford, Queens, concubines, and dowagers: the king's wife in the early Middle Ages, Londres, Leicester University press, 1998 (1ère édition : 1983) : Pauline Stafford est, avec Janet L. Nelson, la grande spécialiste d'histoire des femmes en Angleterre, elle a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les reines et les femmes anglo-saxonnes.
   Claire Thiellet, Femmes, reines et saintes (Ve-XIe siècles), Paris, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2004.
   On peut ajouter à cela une bonne partie de la bibliographie de Régine Le Jan, qui évoque régulièrement les reines et leur statut au haut Moyen Âge. Enfin, en décembre 2015, s'est tenu à l'INHA (Paris) un colloque qui avait pour thème "Augusta - Regina - Basilissa. La souveraine de l'empire romain au Moyen Âge, entre héritage et métamorphoses" : j'y ai assisté et ai mis à profit pour cet article les interventions de Valérie Fauvinet-Ranson sur les reines et les princesses du royaume ostrogothique d'Italie au VIe siècle, et de Régine Le Jan sur les reines franques du VIe au IXe siècle.

1 juillet 2015

Le royaume burgonde (Ve - VIe siècle)

   Si, comme moi, vous aimez Kaamelott, le mot burgonde devrait vous faire penser à ceci :



   Mais saviez-vous qu'un royaume burgonde avait réellement existé et qu'il avait eu un rôle politique important, notamment sous le règne du roi des Francs Clovis (481-511) ? Je souhaiterais vous faire un rapide petit topo sur ce royaume que l'on trouve rarement, pour ne pas dire jamais, dans les manuels d'histoire.

   Les Burgondes, comme les Francs ou les Wisigoths, sont un peuple issu de ce que l'on a appelé, à tort, les "invasions barbares" : l'image traditionnelle veut que des hordes de barbares aient déferlé sur l'empire romain, causant finalement sa chute. Ce modèle explicatif, en vogue jusque dans la première moitié du XXe siècle, est aujourd'hui fortement remis en cause par les historiens ; on lui a substitué la thèse de l'ethnogenèse, une idée selon laquelle les peuples barbares serait le fruit de la diffusion, à partir d'un groupe donné, des traditions et d'un sentiment d'appartenance. En gros, un groupe prestigieux répandrait ses traditions dans une population plus large qui adhérerait alors à une identité commune. Cette idée a le mérite de montrer qu'il n'y a pas d'idée de peuples "biologiques" parmi les Barbares (on peut être à moitié romain et être tout de même un barbare, par exemple) ; c'est une théorie qui a été développée dans les années 1960, en réaction à l'idéologie nazie selon laquelle il existait de véritables races, au sens biologique du terme. Mais cette idée a aussi été remise en cause, et certains historiens pensent aujourd'hui que c'est au contact de Rome que se sont créés des peuples barbares jusqu'alors globalement indistincts : ce serait la volonté de Rome de distinguer entre les peuples, et la volonté de certains chefs barbares de collaborer avec Rome, qui aurait été à l'origine de la "création" des peuples barbares. Si ces questions historiographiques vous intéressent, le Que sais-je ? sur les royaumes barbares en Occident, écrit par Magali Coumert et Bruno Dumézil, reprend ces questions de manière très claire (je vous déconseille en revanche Wikipedia sur le sujet).
   En bref, tout ça pour dire qu'on ne sait pas trop d'où viennent les peuples barbares, et que les historiens s'écharpent sur le sujet depuis une bonne centaine d'années. Ce problème est bien entendu valable pour les Burgondes, d'autant qu'au Ier siècle de notre ère, Pline l'Ancien affirme que les Burgondes résident entre le Rhin et le Danube, bien loin donc de la région dans laquelle les situent les sources du IVe et du Ve siècle, selon lesquelles ils sont installés autour de Lyon et du lac Léman. Difficile de savoir comment ils sont passés d'une région à l'autre, en l'absence de sources sûres. En outre, à la fin du IVe siècle, chez l'historien romain Ammien Marcellin, les Burgondes se définissent eux-mêmes non pas comme Burgondes, mais comme... Romains ! Ils affirment, chez Ammien, avoir été placé par l'empereur Tibère (14-37) sur le limes rhénan, c'est-à-dire sur la frontière de l'empire romain qui se trouve le long du Rhin, pour protéger cette frontière. C'est une localisation encore différente de celle proposée par Pline.
   On ne sait donc pas grand-chose de sûr des Burgondes avant le milieu du Ve siècle. A cette époque, après une défaite contre les Romains, les Burgondes sont installés par les Romains dans l'empire au titre de foederati. Les foederati, mot qui signifie "fédérés", désignent les populations que les Romains acceptent d'installer dans l'empire, contre le respect de la loi romaine et quelques obligations. En vertu du foedus (traité) conclu entre les Romains et les Burgondes, ces derniers sont installés en Sapaudia, un mot qui donnera Savoie mais qui désigne alors une région centrée sur Lyon et le lac Léman.

La Gaule au Ve siècle : les Burgondes habitent la zone en jaune, et sont donc beaucoup moins bien implantés, au milieu du Ve siècle, que leurs voisins wisigoths, le premier peuple fédéré accueilli par Rome. (la carte provient probablement d'un manuel, mais je n'en ai pas la référence, je l'ai issue d'un cours de troisième année de licence).

   A noter que les Burgondes installés par les Romains sont peu nombreux : quelques centaines ou milliers d'individus tout au plus. Mais la culture véhiculée par ces personnes se répand autour d'eux : à partir du milieu du Ve siècle, il y a une population qui revendique une identité burgonde, sans pour autant être burgondes sur le plan ethnique (une notion qui a, à vrai dire, peu de pertinence pour le début du Moyen Âge). Les premiers rois burgondes s'allient à l'aristocratie locale, gallo-romaine, pour pouvoir gouverner. Ces rois s'allient aussi aux Romains mais, après la fin de l'empire en 476, les Burgondes se rapprochent des Francs, la puissance montante de la région ; Clovis, le roi des Francs, chasse même les derniers Wisigoths de Gaule, en 507 : il est donc le roi barbare le plus puissant de Gaule au début du VIe siècle. Les Burgondes ont donc intérêt à s'allier à lui, mais ils sont rapidement concurrencés par les Francs : les Romains, puis les Ostrogoths (le peuple barbare installé en Italie après la chute de l'empire) comptaient sur les Burgondes pour empêcher les Alamans, un autre peuple barbare installé dans l'actuelle Allemagne, de déferler sur l'Italie ; les Burgondes devaient en quelque sorte jouer le rôle de tampon. Mais puisque Clovis, décidément très actif, liquide lui-même les Alamans, les Burgondes ne servent plus au pouvoir ostrogothique, qui ne voit dès lors plus de problème à ce que Clovis termine le travail et vainque aussi les Burgondes.

   Avant de parler de la manière dont les fils de Clovis termine la besogne de leur père en anéantissant le royaume burgonde entre 524 et 534, un petit mot sur la politique des Burgondes envers lesdits Francs.
   Les Burgondes règnent de façon conjointe : tous les fils d'un roi ont le droit d'être roi. Ainsi, les frères Gondioc et Hilpéric ou Chilpéric règnent ensemble, puis les quatre fils de Gondioc leur succèdent. En 500, les deux fils survivants de Gondioc, à savoir Gondebaud et Godegisèle (ou Godégisil, mais c'est beaucoup moins drôle), règnent conjointement, Godegisèle à Genève, Gondebaud à Lyon, sans qu'il y ait de véritable frontière entre eux. Godegisèle veut s'allier à Clovis, tandis que Gondebaud veut combattre Clovis ; Godegisèle s'allie donc à Clovis contre Gondebaud, qui est repoussé par les troupes franques jusqu'à Avignon. Mais cela ne suffit pas à Clovis pour s'emparer du royaume burgonde. Gondebaud prend désormais le roi franc au sérieux. Ce changement de situation est illustré par le mariage de Clovis et de Clotilde, une princesse burgonde qui est la nièce de Gondebaud et de Godegisèle. Le fils que Clovis a eu d'un premier mariage, Thierry, épouse quant à lui une autre princesse burgonde, Suavegothe.

Arbre généalogique simplifié des alliances entre Francs et Burgondes. Comme vous pouvez le voir, les normes ecclésiastiques concernant le mariage ne sont pas encore en vigueur chez les peuples barbares à la fin du Ve siècle : un homme peut faire épouse à son fils une femme issue de la même famille que sa propre épouse.

   Pour les Francs, l'alliance est doublement avantageuse : les Francs s'allient aux Burgondes, leurs voisins, mais aussi du même coup aux Ostrogoths, car la mère de Suavegothe, la seconde épouse de Sigismond donc, est la fille du roi des Ostrogoths Théodoric. Par cette alliance, les Francs acquièrent une certaine légitimité, puisque les Ostrogoths sont les barbares les plus proches du pouvoir impérial.
   Clotilde est catholique, tandis que les autres membres de la famille royale burgonde sont ariens : l'arianisme est une hérésie chrétienne selon laquelle le Fils, c'est-à-dire le Christ, est inférieur au Père, tandis qu'ils sont égaux selon les catholiques. La plupart des peuples germaniques sont d'abord ariens, sauf les Francs : on prétend que c'est sous l'influence de sa très catholique épouse Clotilde que Clovis se serait converti, à une date inconnue entre la fin du Ve siècle et le début du VIe. Peu de temps après, Sigismond, le cousin de Clotilde devenu roi à la mort de son père et de ses oncles (en 516), se convertit aussi au catholicisme et se révèle être un fervent protecteur de l'Eglise ; il fait construire, entre autres, l'abbaye royale de Saint-Maurice d'Agaune ; il réunit un concile d'évêques catholiques en 517 et fait agrandir la cathédrale de Genève.

   Au début du VIe siècle, sous les règnes de Gondebaud puis de Sigismond, le royaume burgonde est à son apogée, mais il va disparaître en une seule décennie. Clovis avait déjà des vues sur le royaume, mais ce sont les fils issus de son mariage avec Clotilde qui accompliront la tâche entreprise par leur père. A la mort de Clovis en 511, les Burgondes et les Francs sont officiellement alliés. Mais, profitant des tensions inhérentes à la famille burgonde (Sigeric, un fils de Sigismond, a été assassiné), les fils de Clovis interviennent militairement en Burgondie : lors d'une campagne en 523, ils obtiennent que le roi Sigismond leur soit livré. La campagne suivante, en 524, se heurte à la résistance d'un frère de Sigismond, et Clodomir perd la vie à Vézeronce, entre Lyon et Chambéry. C'est seulement en 534 que le royaume burgonde est définitivement annexé au royaume franc. Quelques décennies plus tard, l'historien Grégoire de Tours justifie l'intervention franque dans le royaume burgonde ainsi : il prétend que Clotilde aurait été maltraitée par son oncle Gondebaud ; en vertu de la loi franque, qui autorise la famille d'une personne lésée à pratiquer la faide (vengeance) contre la famille de l'agresseur, les fils de Clotilde aurait pris les armes contre le fils de Gondebaud pour venger leur mère. Cette vision est probablement une reconstruction visant à légitimer a posteriori l'invasion franque. Quels que soient les motifs de l'intervention des fils de Clovis, ils mettent fin au royaume burgonde et s'emparent de la totalité de la Gaule (sauf la Provence, qui reste aux mains des Ostrogoths d'Italie jusqu'en 537).

Un casque d'apparat trouvé à Vézeronce, lieu d'une bataille entre Francs et Burgondes en 524 (source).

   Je tiens à préciser que cet article est très succinct, et qu'il y aurait beaucoup plus à dire sur les Burgondes, notamment sur leur culture matérielle, que l'archéologie a mise à jour. J'ai également omis de parler de la loi Gombette, la loi du peuple burgonde promulguée par Gondebaud et sur laquelle il y aurait fort à dire (comme sur les autres lois barbares, par exemple la loi salique). Je me suis volontairement concentrée sur l'aspect politique, afin de montrer qu'à la fin du Ve et au début du VIe siècle, le royaume burgonde a joué un rôle géopolitique important, de par sa position centrale entre les Francs et les Goths. 

11 février 2015

L'histoire mérovingienne selon Lorant Deutsch

   J'ai souvent critiqué la clique Ferrand / Deutsch et compagnie pour leur vision de l'histoire, que ce soit sur mon compte Twitter ou en privé. Mais il faut avouer que je n'avais jamais vraiment lu leurs livres ou entendu leurs émissions. J'ai décidé de remédier à cela en feuilletant Métronome de Lorant Deutsch. Autant vous dire que je n'ai pas été déçue du voyage.
   Suite à ce très bon article, repris par les Inrocks, qui recense les âneries de Deutsch pour la période antique, je me suis dit que je pourrais relever les erreurs les plus flagrantes pour le haut Moyen Âge, qui est la période dans laquelle je compte me spécialiser et sur laquelle je me flatte d'avoir quelques connaissances.
   Je ne prétends nullement à l'exhaustivité et à une quelconque légitimité, d'autant la critique de Deutsch a déjà été faite par des historiens professionnels dans Les historiens de garde, qui interroge la résurgence du roman national. Le site Goliards a également dénoncé l'une des plus grosses "bourdes" du Métronome concernant l'art gothique. Bref, il ne s'agit ici que de relever les erreurs qui m'ont frappée et d'essayer de les corriger (et de procrastiner mon mémoire en me donnant bonne conscience, mais c'est un autre sujet).

   Je ne traiterai pas de la vision que donne Deutsch des invasions barbares, je compte y consacrer un article entier sur ce blog dans les jours à venir.


Tout ce que je peux en dire, c'est que Deutsch a raté les soixante dernières années d'historiographie de la période : le mythe des "invasions barbares" a été critiqué dès les années 1950, il suffit d'aller faire un tour sur Wikipedia pour s'en rendre compte. Même chose en ce qui concerne l'idée de "décadence" de l'empire romain : le terme traduit un jugement moral qui n'est pas de mise en histoire, et qui simplifie à l'extrême les processus complexes qui ont mené à la chute de l'empire romain d'Occident.


   En évoquant les "invasions barbares", Deutsch se penche en particulier sur les Francs : deux erreurs majeures à relever ici. Tout d'abord, avec une naïveté confondante, Deutsch prétend que les Romains, venus du sud, occupent le sud de Paris, et que les Francs, venus du nord, occupent le nord de la ville.


   Mais après un rapide tour dans un manuel premier cycle, en l'occurrence La France avant la France, 481-888 de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux (p. 182), il s'avère que si les Romains ont bien occupé la rive sud de la Seine (avec un petit noyau sur la rive nord), les Francs se sont surtout cantonnés à l'île de la Cité.
   L'autre erreur est à mes yeux bien plus grave : Deutsch prétend, que Mérovée est roi des Francs et fondateur de la dynastie mérovingienne.


   Le manque de recul critique est flagrant : la référence à Mérovée se trouve dans l'Histoire des Francs rédigée par Grégoire de Tours plus d'un siècle après les faits, et est sujette à caution. On admet généralement que Mérovée était un personnage semi-légendaire. D'autre part, au début du Ve siècle, les Francs ne formaient pas un peuple unifié : ils étaient divisés en de nombreux clans rivaux, dirigés chacun par un chef ; c'est en éliminant ces chefs que Clovis s'est imposé comme seul roi des Francs. Deutsch avance donc ce qu'il pense être logique dans le premier cas, sans vérifier ses dires ; dans le second cas, il démontre qu'il n'a pas vraiment compris que le métier d'historien, même en amateur, consistait avant tout en la critique des sources et de leur objectivité.

   Passons sur la vision apocalyptique de l'avancée d'Attila et sur le jugement que porte Deutsch sur lui ("la naïveté balourde de ce monarque barbare") et sur la défense héroïque de Paris par la future sainte Geneviève : Deutsch fait la part belle à la légende et manque affreusement de recul quant à ses sources.



   Entrons dans le vif du sujet : le début du Moyen Âge, que l'on fait traditionnellement commencer à la chute de l'empire romain d'Occident, en 476 (chute d'ailleurs très peu ressentie par les habitants de l'empire, et qui passe presque inaperçue). Deutsch affirme que Syagrius veut perpétuer la loi de l'empire romain :


   Syagrius est romain, donc il défend les intérêts des Romains. Sauf que c'est faux : ce sont les Wisigoths qui cherchent à prendre la suite de l'empire et qui revendiquent son héritage. Mais rappelons que les Wisigoths sont des "barbares" indignes, aux yeux de Deutsch, de prétendre à la romanité, alors même qu'ils sont parfaitement intégrés aux rouages de l'empire. De même, Childéric Ier, roi franc, est gouverneur (romain) de la province de Belgique Seconde : les Romains le reconnaissent comme une autorité légitime, et non comme un barbare qui essaie de s'emparer de leurs terres.

   Le passage sur saint Geneviève ravitaillant héroïquement Paris est enjolivé : on patauge dans une sorte de roman national fait d'images d’Épinal juxtaposées les unes aux autres, c'est digne d'un pseudo-historien du début du XIXe siècle.

   L'histoire de Childéric prend fin sur ces mots :


   J'admire Deutsch qui semble si bien connaître les croyances de Childéric et des Francs alors que les historiens n'ont jamais réussi à déterminer le contenu de ces croyances. Rappelons que les croyances germaniques et nordiques (dont fait partie le Walhalla) nous sont surtout connues par des textes du XIIIe siècle et qu'il est fort probable que tout cela ait évolué en huit siècles. Mais qu'est-ce que huit siècles à l'échelle de l'histoire ?
   Petite précision sur l'historiographie du paganisme : d'autres textes évoquent les cultes païens avant le XIIIe siècle (Tacite, Adam de Brême) mais ils nous renseignent assez peu sur les croyances des Germains. Un des textes les plus connus des historiens sur la question est le Beowulf, un poème oral du monde païen mis par écrit par des chrétiens entre le VIIIe et le Xe siècle ; il conserve clairement des marques de la culture païenne, mais rien d'aussi précis. (Beowulf est édité en format de poche dans l'excellente collection Lettres Gothiques, je ne peux que vous inciter à vous le procurer).
   Edit : on m'a fait remarquer, à la suite de la publication de cet article, qu'il y avait un second problème avec l'idée de Walhalla. Il s'agit d'un paradis guerrier et, en tant que tel, seuls les hommes morts au combat peuvent y prétendre. Ce n'est pas le cas de Childéric. Il y a donc une double erreur à parler de Walhalla ici.

   Clovis entre en scène juste après. Il est présenté comme roi des Francs, alors qu'on sait qu'il n'est au début de son règne qu'un roitelet parmi d'autres. Deutsch insiste sur l'opposition entre le païen Clovis et la chrétienne Geneviève. Dommage pour lui, cette opposition n'est pas flagrante et les évêques catholiques soutiennent déjà Clovis avant son baptême.


   Le baptême, justement, parlons-en.


   Deutsch suit à la lettre le récit de Grégoire de Tours, qui place le baptême du roi après une bataille contre les Alamans en 496. Problème : il n'y a aucune attestation d'une quelconque bataille en 496, et les historiens pensent que le baptême a eu lieu plus tard, peut-être un peu après 500 (la date exacte engendre des querelles homériques). Deutsch oublie que Grégoire de Tours suit une chronologie symbolique, qui place le baptême au milieu du règne de Clovis et en fait une césure majeure de l'histoire des Francs et de leur conversion ; Grégoire est évêque, il est catholique, et sa conception de l'histoire répond à ce catholicisme, mais Deutsch ne juge pas nécessaire de prendre en compte ce détail.

   Deutsch suppose ensuite une continuité entre l'empereur Julien (pour lequel il éprouve une fascination que j'ai du mal à m'expliquer) et Clovis. Pure élucubration. La présentation qu'il fait de la cour et de l'administration franque est quant à elle anachronique, et correspond à ce qu'on sait des Francs un siècle ou deux plus tard.


   Autre erreur : Clovis peut mourir en paix parce qu'il a conquis toute la Gaule sauf la Provence.


   Eh bien non, au contraire : Clovis vise la Provence, qui est la province la plus romanisée de Gaule et qui revêt de ce fait une importance symbolique majeure, d'autant qu'elle permet une ouverture sur la Méditerranée. Les grandes victoires de Clovis ne sont pas aussi grandes que notre "historien" le suppose, car justement Clovis n'a pas réussi à mettre la main sur la Provence.

   Deutsch affirme par ailleurs que le tombeau du premier roi chrétien doit renforcer le prestige de la capitale : c'est faux. Si Clovis est enterré à Paris, c'est parce qu'on y trouve le tombeau de Geneviève : il s'agit de la pratique de l'inhumation ad sanctos (inhumation auprès des saints), courante dans le monde franc. Se faire enterrer auprès de quelqu'un considéré comme saint rehausse le prestige du mort, non du lieu.




   Entrons dans le VIe siècle, avec cette expression qui m'a fait bondir : "Les Mérovingiens, fils aînés de l'Eglise." L'expression "fils / fille aîné-e" date au mieux de la fin du Moyen Âge et est totalement anachronique, d'autant que l'Eglise catholique est loin d'être unifiée et puissante au VIe siècle.



   Je passe sur tout ce que Deutsch dit du Moyen Âge en général, je ne connais que très peu la période postérieure au Xe siècle, je laisse donc à d'autres le soin d'en faire la critique.

   Lors du partage du royaume entre les fils de Clovis, Deutsch évoque la Bretagne qui échoie à Childebert.

   Ce qui est gênant, c'est que la Bretagne n'est pas soumise au pouvoir franc. La description du partage est d'ailleurs assez peu précise (et fausse dans l'ensemble).

   Deutsch présente ensuite, selon un poncif éculé, les rois francs comme des hommes sanguinaires. Il évoque aussi la guerre contre les Burgondes faite, selon lui, pour "trucider quelques petits monarques des environs dans l’intention bien arrêtée d’agrandir les royaumes reçus en héritage."


   En réalité, on trouve là une politique plus subtile : il s'agit, selon Grégoire de Tours, de venger le père de Clotilde (la mère de trois des quatre rois francs du moment), un ancien roi burgonde tué par son frère. Ce n'est peut-être qu'un prétexte, mais il a au moins le mérite de montrer que les rois francs ne dézinguent pas uniquement pour dézinguer, contrairement à ce que pense notre grand historien. Passons sur la description du meurtre des fils de Clodomir, emprunt d'un jugement moral encore une fois tout à fait malvenu. De même, un peu plus loin, Childebert est présenté comme un "roi barbare et plutôt cruel", ce qui est non seulement réducteur mais en plus inutile ; une telle remarque ferait perdre plusieurs points à une dissertation d'étudiant en première année de licence, mais passons. Bien pire, plus loin, on trouve ceci : "la mentalité tordue et la férocité effrénée des Mérovingiens." J'évite de commenter, je pourrais devenir vulgaire.



   La guerre empêchée par les prières de Clotilde, bon, pas besoin d'être grand clerc pour voir là une légende.

   Je n'arrive pas à comprendre pourquoi Deutsch utilise le terme "athée" pour décrire les Mérovingiens : c'est faux, et l'idée même d'athéisme est impensable à l'époque.

   Les Mérovingiens n'étaient pas athées, ils étaient païens, ce qui signifie qu'ils vénéraient des dieux différents du Dieu des chrétiens. De plus, les historiens débattent pour savoir si la conversion des Mérovingiens était totalement intéressée : comme je l'ai dit, Clovis avait le soutien des évêques de Gaule avant sa conversion, on peut donc se demander pourquoi il s'est converti, d'autant qu'il risquait de se mettre à dos l'aristocratie franque, encore païenne. S'est-il converti pour renforcer le soutien des évêques ? Par conviction personnelle ? Pour des raisons qui nous échappent ? En tout cas, le problème est subtil et la vision de Deutsch simpliste.

   Autre déformation grossière à la page suivante, sur les liens entre les Francs et l'Eglise : Rome ne s'est pas placé dans la main des Francs puisqu'elle est dans la main des Byzantins au moins jusqu'au VIIe siècle. J'en veux pour preuve que l'empereur byzantin doit approuver l'élection du pape. Quant à une quelconque ferveur religieuse, c'est de l'invention pure et simple.


   L'alliance entre l'Eglise et les Francs a bien existé, mais elle est plus tardive : le pape fait appel aux Pippinides, les ancêtres des Carolingiens, au début du VIIIe siècle, pour se protéger des Lombards. Pépin, le père de Charlemagne, combat les Lombards et octroie une partie de leurs terres à la papauté : c'est la naissance des Etats pontificaux. En échange, le pape reconnaît et légitime l'usurpation de Pépin, qui chasse le dernier roi mérovingien du trône.

   Même chose pour l'appel au pape lors du sacre de Germain, et pour l'idée selon laquelle le roi mérovingien "se considère comme le bras séculier de l’Église", une expression (et une réalité) qui fleure bon l'absolutisme qui, rappelons-le, naît vers la fin du XVIe siècle, tout comme la "cassette royale" évoquée un peu plus loin.



   Autre réalité anachronique : Deutsch parle des "Etats" francs. Il existe des querelles autour de la notion d'Etat, qu'on hésite le plus souvent à apposer à l'empire carolingien. La question, en revanche, ne se pose même pas pour les royaumes mérovingiens : on ne peut guère les qualifier d'Etats. Deutsch affirme d'ailleurs, en même temps, que Clotaire règne sur une bonne partie de l'Europe : c'est avoir une étrange vision de l'Europe que de croire que la France actuelle et un morceau d'Allemagne forment "une bonne part de l'Europe"... Dans ce même passage, le ton emphatique pour désigner le choix de Paris comme capitale est tout à fait téléologique et donc malvenu : Deutsch interprète l'histoire à l'aune de ce qu'il sait de la suite de cette histoire, ce qui est une erreur de débutant contre laquelle hurlent tous les professeurs d'histoire.



   Relatant le meurtre de Sigebert Ier en 575 et celui de Chilpéric, Deutsch affirme que Gontran devient seul roi des Francs en 584. Il oublie seulement l'existence de Childebert II, roi d'Austrasie, et de Clotaire II, roi (à peine né, mais roi quand même) de Neustrie. Bagatelle. Deutsch évoque d'ailleurs Childebert II et Clotaire II à la page suivante. Personne n'a-t-il donc relu ce livre avant publication ? Quant au jugement sur le caractère de Gontran et sur les goûts de l'époque, on se croirait dans un livre d'histoire vieux de 100 ans, c'est merveilleux.



   Je suis déçue que Deutsch n'évoque même pas la reine Brunehaut et les longues guerres de la fin du VIe siècle. Vulgariser l'histoire, c'est bien, la simplifier à l'extrême l'est moins. 
   Deutsch parle d'un "pouvoir royal solide et centralisé" pour parler du règne de Clotaire II : là encore, il s'agit d'un anachronisme flagrant, le pouvoir mérovingien est tout sauf centralisé. Le pouvoir centralisé naît plus tard au Moyen Âge, quand on assiste à la construction d'un véritable Etat. 


   Entrons dans le chapitre consacré au VIIe siècle. Il y a plusieurs passages sur des périodes postérieures au Xe siècle, je ne commente donc pas (j'ai du mal à comprendre pourquoi un chapitre sur le VIIe siècle s'ouvre sur dix pages de pas-VIIe-siècle, d'ailleurs) ; même chose pour les considérations archéologiques, je ne connais pas assez le domaine pour me prononcer.
   Je ne sais pas d'où Deutsch tire l'idée d'un orgueil des Parisiens concernant Clotaire II, qui habite avec eux. Et si Clotaire II envoie Dagobert en Austrasie, ce n'est pas, contrairement à ce que pense Deutsch, parce que les habitants sont jaloux : non, c'est parce que les aristocrates austrasiens entendent qu'on reconnaisse leur particularité et leur indépendance.


   Même imprécision un tout petit peu plus loin : les aristocrates mérovingiens envoient certes leurs enfants à la cour de Dagobert pour y être éduqués (on dit à l'époque "nourris", nutriti en latin) et il se dessine certes un réseau de relations dans tous les royaumes francs, mais Deutsch embellit un peu trop la réalité et oublie de préciser que ces jeunes sont aussi un moyen de pression pour le roi, des sortes d'otages qui garantissent l'obéissance de leur famille. La cour de Dagobert n'est pas le monde merveilleux des Bisounours, désolée.


   Encore un anachronisme avec Eloi : Deutsch évoque la canonisation de saint Eloi, mort vers 660. Dommage que la procédure de canonisation n'apparaisse qu'à la toute fin du Xe siècle.


   Pour l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, on parle de béatification : ce qui fait le saint, ce n'est pas la sanction du pape, mais la réputation de sainteté du saint en question. Un culte se développe autour d'une tombe, on attribue des miracles au saint, on écrit parfois sa Vie et on enjolive son histoire... C'est cela qui fait le saint : c'est un processus assez informel, qui ne passe pas par la papauté.

   Je ne résiste pas à faire un peu de mauvais esprit : Deutsch nous dit que la Révolution se moque bien de la vérité historique. J'ai en tête un adage sur l'hôpital et la charité...

   On nous parle d' "ambition nationale" concernant les Mérovingiens et les populations des royaumes francs. Totalement anachronique, faux et bassement nationaliste. Il n'y a pas d'idée d'ambition nationale tout simplement parce que l'idée de nation dans son acception moderne naît grosso modo au XIXe siècle.



   Deutsch présente ensuite Dagobert tiré dans des chars à bœufs.


   Deutsch reprend donc le témoignage d'Eginhard, biographe de Charlemagne, sans le critiquer. Mais rappelons qu'Eginhard cherche à légitimer l'usurpation des Carolingiens, qui ont évincé les Mérovingiens du trône : on appelle cela de la propagande. Monsieur Deutsch aurait été une cible parfaite de la propagande carolingienne, à ce que je vois. On peut également préciser que le char à bœuf n'est pas considéré comme un moyen de transport infamant à l'époque, et que c'est justement Eginhard qui le tourne en ridicule.
   Même chose pour l'expression "roi fainéant" : c'est une image issue de la propagande carolingienne, qui n'est plus utilisée en histoire depuis cinquante ou soixante ans, au bas mot.



   Je ne désire pas poursuivre plus loin cette critique pour l'instant : le chapitre suivant, sur le VIIIe siècle, est l'occasion d'évoquer la fin des Mérovingiens et le début de la dynastie carolingienne. Je consacrerai peut-être un autre article de ce blog aux chapitres carolingiens.
   Ma conclusion sera brève : je n'aimais pas le travail de Deutsch avant de le lire, je le déteste avec ardeur maintenant. Outre les approximations et les erreurs dignes d'un débutant (et je n'ai relevé ici que les plus flagrantes), Deutsch semble n'avoir jamais ouvert un livre d'histoire de sa vie : il n'a aucune idée de la manière dont l'historien, amateur ou non, se doit de critiquer les sources et de garder une certaine distance avec ce qu'il dit. Je sais bien que c'est cette distance que Deutsch critique chez les historiens universitaires : mais, s'il veut interpréter les sentiments et les pensées des personnages de l'histoire, qu'il écrive des romans, et non des torchons dont la prétention historique ne saurait cacher sa malhonnêteté intellectuelle.

28 novembre 2014

Les Francs et le mythe de Troie

   Le mythe de la guerre de Troie, mis à l'écrit quelque part vers le VIIIème siècle av. J.C. par Homère (ou plusieurs personnes, ou plusieurs écoles, là n'est pas la question) est probablement l'un des mythes les plus connus de l'Antiquité. Petit rappel : Eris, déesse de la Discorde, n'est pas invitée au mariage de Thétis et de Pelée (les parents d'Achille). Pour se venger, elle lance une pomme d'or au milieu des convives, sur laquelle il est écrit "à la plus belle". Trois déesses se disputent le prix : Athéna, Aphrodite et Héra. Le berger Pâris, qui est en réalité le fils de Priam, roi de Troie, est choisi pour désigner la plus belle. Chaque déesse lui promet quelque chose : Pâris choisit Aphrodite, qui l'assure en retour de l'amour de la plus belle femme du monde, Hélène de Sparte. Un peu impatient, le jeune Pâris, en ambassade à Sparte, s'enfuit avec Hélène. Ménélas, l'époux d'Hélène, monte une grande coalition pour aller casser du Troyen et récupérer son épouse. S'ensuivent dix ans de guerre à l'issue desquels Troie est mise à sac par les Grecs. Une grande partie de la population troyenne s'enfuit.

Le jugement de Pâris, Enrique Simonet, 1904. (source)

   La légende d'Enée suit celle de la guerre de Troie : selon Virgile, Enée, fils d'un homme et d'Aphrodite, s'enfuit de Troie en flammes avec son père sur le dos et son fils dans les pattes. Après diverses aventures, il échoue sur les rives italiennes, fonde la ville d'Albe, qui sera à l'origine de la ville de Rome. Ce mythe sert à justifier la politique romaine de la fin du Ier siècle av. J.C. : en se revendiquant de Troie, les Romains cherchent à fédérer l'ensemble de la Méditerranée du nord sous une même culture ; l'ancienneté étant un gage de qualité, faire remonter l'existence de Rome jusqu'à Troie est aussi significatif, et sert à justifier le pouvoir immense que possède Rome.
   
   La récupération du mythe des origines troyennes par les Francs est beaucoup moins connue. Et elle est aussi beaucoup plus étonnante. Les Francs sont un peuple germanique, dont la culture n'est pas romaine : pourquoi revendiquent-ils ce mythe ?
   Il faut tout d'abord noter que les Francs ne se définissent pas d'emblée comme les descendants des Troyens. Ce n'est qu'à partir du milieu du VIIème siècle que cette histoire apparaît, dans la Chronique dite de Frédégaire. Le mythe est repris au début du VIIIème siècle par le Livre de l'Histoire des Francs (Liber Historiae Francorum). Si le contenu de la légende varie selon les sources, la trame principale demeure la même : après la prise de Troie, une partie de la population aurait fui sous l'égide de Priam et d'Anténor. Contrairement à Enée qui emprunte la voie maritime, ces fuyards passent par la terre, et s'installent sur les bords du Danube où ils fondent une ville nommée Sicambria - on donne parfois le nom de Sicambres aux Francs, notamment dans le célèbre passage du baptême de Clovis chez Grégoire de Tours : "Baisse la tête, fier Sicambre : brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé". Les sources mentionnent aussi le nom d'un autre ancêtre troyen des Francs : Francion, duquel descendraient les Mérovingiens, rois des Francs. Frédégaire, dans sa Chronique, fait non seulement remonter la dynastie mérovingienne à Priam, considéré comme le premier "roi chevelu" (les cheveux longs sont un élément de la royauté sacrée des rois mérovingiens), mais il rapporte aussi que Mérovée, autre ancêtre mythique des Mérovingiens, aurait été conçu lors de l'union de sa mère avec un monstre marin, le Quinautaure. Cette origine semi-divine justifie le pouvoir des Mérovingiens sur les Francs.

Dans ce manuscrit du XVème siècle est représentée la fondation des quatre principales villes de l'humanité : Venise, Sicambria, Carthage et Rome. Sycambria est en haut à droite. Le personnage vêtu d'un haut bleu parsemé de fleurs de lys est Francion. Les symboles de la dynastie française (le bleu et les lys) montrent que le mythe troyen est à l'origine de la nation franque, mais aussi de ses chefs, qui espèrent en tirer du prestige. (source : BnF)

   Ces quelques éléments sont intéressants pour comprendre l'idéologie des rois francs : au VIIème siècle, en reprenant à leur compte une propagande romaine, les Francs se montrent héritiers de l'empire romain ; leur ancienneté rivalisant avec celle des Romains, cela augmente leur prestige. Cette légende illustre aussi la fusion de deux cultures : les Francs installés en Gaule n'entendent pas rompre avec Rome, bien au contraire ; ils conservent toutefois une part de germanité, en témoigne la légende du Quinautaure, qui n'est pas gréco-romaine.
   Le mythe de l'origine troyenne des Francs est donc au service de la légitimité d'une dynastie et d'un peuple. Il est appelé à une grande postérité : toutes les histoires nationales du Moyen Âge font référence à ces origines. On l'enseigne aux rois : par exemple, en 1200, Gilles de Paris offre au futur Louis VIII un long poème en vers qui, entre autres, dresse une généalogie faisant remonter les Francs à la fondation de Sicambria. Au XVème siècle, le mythe est utile aux rois de France dans leurs querelles avec l'empereur : le passé prestigieux dont ils se revendiquent leur permet de contrer, sur le plan idéologique, les prétentions universalistes de l'empire.

Références
   Ces quelques remarques m'ont été inspirées par un manuel d'histoire, La France avant la France (481-888), de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, qui consacrent un encart aux mythes des origines troyennes aux pages 57-58. C'est par ailleurs un très bon livre pour ceux qui voudraient apprendre à connaître le haut Moyen Âge.

31 août 2014

Brunehaut et Frédégonde, une rivalité romancée

   Après avoir parlé des rois fainéants et de la barbe fleurie de Charlemagne, je vais aborder le dernier mythe  sur la période du Haut Moyen Âge : celui de la rivalité entre la reine Brunehaut, épouse du roi d'Austrasie Sigebert, et de la reine Frédégonde, épouse du roi de Neustrie Chilpéric. Une petite carte me semble utile pour comprendre la situation : 

   En 561, à la mort du roi Clotaire Ier, qui règne sur tous les royaumes francs, ses fils se partagent l'héritage. Sigebert règne sur les territoires en bleu, Chilpéric sur les territoires en orange (on remarque bien sur la carte qu'il s'est un peu fait arnaquer par ses frères). Dès le début de leur règne, les deux frères sont en rivalité : Chilpéric essaie de prendre quelques cités à Sigebert.
   En 566, Sigebert épouse Brunehaut, la fille du roi des Wisigoths Athanagild. Ce dernier règne sur une bonne partie de la péninsule ibérique, ainsi que sur la Septimanie (voir carte). Selon Grégoire de Tours, source principale pour la période (contemporain et ami de Brunehaut), Sigebert estime qu'il ne peut épouser qu'une fille de roi, et non une aristocrate franque. Brunehaut a été élevée dans l'hérésie arienne : elle se convertit donc au catholicisme. De son union avec Sigebert naissent trois enfants : deux filles, Ingonde et Clodoswinthe, et un fils qui régnera sur l'Austrasie, Childebert II.
   Chilpéric, lui, a déjà une épouse, Audovère. Mais il est toujours jaloux de son grand frère Sigebert : il décide donc de répudier son épouse. Le mariage n'étant pas encore christianisée, la répudiation et le divorce sont faciles. Chilpéric décide, en 568, donc d'épouser Galswinthe, qui n'est autre que la petite sœur de Brunehaut ! Ce mariage est aussi destiné à protéger les possessions aquitaines de Chilpéric, qui a récupéré une bonne partie des terres de Caribert (en rose sur la carte) à la mort de celui-ci en 567.

   Les Francs ont des coutumes maritales différentes de celles prônées par le droit romain : ainsi, au lendemain du mariage, l'époux doit remettre à sa femme un Morgengabe (cadeau du matin) en échange de la virginité de l'épouse. Chilpéric cède donc à Galswinthe différentes cités d'Aquitaine : Bordeaux, Limoges, Cahors, Bigorre. Cela signifie que Galswinthe est la seule à percevoir des revenus sur ces cités. Le Morgengabe de Chilpéric ampute considérablement son royaume et, s'il meurt sans héritier, les terres cédées pourraient revenir au roi wisigoth Athanagild. Mais Athanagild meurt à la fin de l'année 568. Une certaine anarchie s'ensuit en Espagne, comme à chaque succession. Le mariage avec Galswinthe perd tout intérêt, puisque l'alliance avec l'Espagne meurt avec le roi. Galswinthe, de plus, n'est toujours pas enceinte. Sans autre forme de procès, Chilpéric fait assassiner son épouse après moins d'un an de mariage. Pour sauver les apparences, il fait semblant de pleurer ce décès, puis se remarie avec sa concubine Frédégonde.
   C'est à ce moment que le mythe et l'histoire se séparent.

Le mythe...
   C'est Frédégonde qui aurait fait tuer la pauvre Galswinthe, pour pouvoir épouser Chilpéric. Dès lors, Brunehaut n'aurait plus qu'une idée : venger sa sœur. A la mort de leurs époux respectifs, les deux reines useraient de leur influence et de la minorité de leurs fils pour continuer à se livrer une guerre sans merci qui aurait plongé les royaumes francs dans l'anarchie. Cette guerre de vengeance est appelée la faide. A la mort de Frédégonde, en 597 (près de 30 ans après le meurtre de Galswinthe donc), c'est son fils Clotaire II qui reprendrait la guerre, jusqu'au moment où il parvient à s'emparer de Brunehaut et à la faire exécuter en 613. Le supplice est horrible : la reine, âgée de plus de 60 ans, est attachée à la queue d'un cheval lancée au galop. C'est la fin de la grande faide royale, et Clotaire II règne sur tous les royaumes francs.
   Dans cette version romancée de la rivalité entre Brunehaut et Frédégonde, Frédégonde est une horrible sorcière, une meurtrière sans scrupule et une femme portée sur la luxure. En face, Brunehaut est présentée comme une femme forte mais manipulatrice : si elle a le droit de son côté parce que "c'est Frédégonde qu'a commencé", elle n'en reste pas moins adepte de méthodes parfois discutables et règne sur les royaumes de son fils puis de ses petit-fils avec une main de fer. 

La représentation de Frédégonde au XIXème siècle : une femme sympathique. Frédégonde manque de tuer Rigonthe en 589, dans Les Vieilles Histoires de la Patrie, 1887 (source)


... et l'histoire
   La réalité est toutefois un peu moins romanesque. Tout d'abord, aucune haine personnelle entre les deux reines : Grégoire de Tours ne fait allusion à leur relation qu'une fois, lorsqu'il dit que les deux femmes s'apprécient toujours autant (quelle ironie ce petit Grégoire). La "haine" de Brunehaut et Frédégonde est avant tout politique : toutes deux doivent défendre les intérêts de leur royaume. La querelle entre Neustrie et Austrasie est sensible dès le partage de 561, bien avant l'assassinat de Galswinthe donc.
   En revanche, on ne peut pas nier que ce meurtre a rendu les relations entre les deux royaumes un tout petit peu plus tendues, d'autant plus que Chilpéric a tendance à ne pas se laisser faire. Par exemple, après la mort de Galswinthe, Sigebert décide de défendre les intérêts de son épouse Brunehaut. Gontran, le grand frère de Sigebert et Chilpéric, qui joue un rôle d'arbitre, décide que Chilpéric doit payer une compensation (wergeld) à Brunehaut et Sigebert pour racheter la mort de Galswinthe. C'est une pratique courante en droit germanique. Chilpéric est donc condamné à donner à Brunehaut les cités cédées à Galswinthe comme Morgengabe. Mais Chilpéric n'est pas prêt à céder autant de territoires à son frère ennemi, et ne tient pas compte de la décision.
   Cela entraîne une guerre d'influence en Aquitaine en 572, entre Sigebert et Chilpéric. Sans rentrer dans les détails, parce que c'est vraiment compliqué, Sigebert colle une bonne raclée à son petit frère. Il est même reconnu roi de Neustrie par plusieurs cités en 575. Sigebert semble donc sortir renforcé de ce conflit... mais il est tué par des esclaves, probablement envoyés par Chilpéric. Brunehaut est faite prisonnière. Son fils Childebert est déclaré roi d'Austrasie, et Chilpéric récupère son royaume.
   Childebert a 5 ans. Les aristocrates se divisent : certains veulent se rapprocher de Chilpéric, d'autres de Gontran. Brunehaut finit par échapper à Chilpéric. Elle se heurte aux aristocrates austrasiens qui ne veulent pas d'elle. Ce n'est qu'au milieu des années 580, après la mort de Chilpéric (en 584) et avec la majorité de Childebert (en 585), que Brunehaut parvient à asseoir sa position.
   En revanche, cette fois, c'est pour Frédégonde que les choses se gâtent : son époux est mort, l'héritier du trône est un nourrisson. Elle se rapproche de Gontran, mais celui-ci l'écarte du pouvoir. Puis Frédégonde reprend le pouvoir et fait la guerre à Gontran, Gontran s'allie avec l'Austrasie, enfin bref, les alliances entre les royaumes mérovingiens ne tiennent pas, l'avantage va tour à tour à l'Austrasie et à la Neustrie, à Brunehaut et à Frédégonde, et la guerre n'est jamais très loin. Toutefois, à la mort de Gontran, son royaume (la Bourgogne) échoie à Childebert, le fils de Brunehaut. La reine a donc deux royaumes sous sa coupe. A la mort de Childebert, elle règne pour ses petit-fils Thierry II (pour la Bourgogne) et Théodebert II (pour l'Austrasie). Frédégonde meurt en 597 : son fils Clotaire II n'a que 13 ans, Brunehaut ne le considère donc pas comme une grosse menace.
   Je passe sur les détails pour en venir directement à l'année 610 : Théodebert II et Thierry II ne trouvent rien de mieux à faire que d'imiter Sigebert et Chilpéric et entrent en conflit. Thierry II gagne, mais il meurt en 613, à peine un an après son frère. La situation est difficile pour Brunehaut, qui doit faire face aux aristocrates francs et aux nouvelles prétentions de Clotaire II, désormais adulte. Brunehaut, dérogeant à la règle du partage égal, favorise son arrière-petit-fils Sigebert II au détriment des frères de celui-ci. Mais les aristocrates d'Austrasie se rallient à Clotaire II et Brunehaut est capturée. Clotaire II fait tuer certains de ses descendants et enferme les autres dans un monastère. Il fait exécuter Brunehaut et, cette fois, le mythe et l'histoire coïncident : il l'attache effectivement à un cheval lancé au galop. Ayant éliminé ses adversaires en Austrasie et en Bourgogne, Clotaire II, fils de Chilpéric et de Frédégonde, règne sur les tria regna (les trois royaumes francs).

Le supplice de Brunehaut marque durablement les esprits. Enluminure dans Les Grandes Chroniques de France, qui datent du XIVème siècle. (source)

   Ainsi, la rivalité entre Brunehaut et Frédégonde n'a rien de personnel. Le conflit entre leurs deux royaumes prend racine avant même qu'elles ne deviennent reines et, même si l'assassinat de Galswinthe (qui n'est pas commandité par Frédégonde, selon toute probabilité) envenime les choses, il n'est nullement le déclencheur de cette grande faide royale : du milieu du VIème siècle au début du VIIème, Austrasie et Neustrie sont en rivalité permanente, et Brunehaut comme Frédégonde ne cherchent qu'à préserver leur royaume, leur pouvoir et leur vie.

Sources :
   La source principale pour l'époque est Grégoire, évêque de Tours, qui a l'avantage d'être un contemporain des événements qu'il décrit. Il est proche de Brunehaut et prend donc généralement parti pour elle. Mais Grégoire meurt en 594 et, pour connaître la fin de l'histoire, il faut se contenter de sources postérieures, Le livre d'histoire des Francs (Liber Historiae Francorum) et la Chronique du Pseudo-Frédégaire. Le problème de ces sources, c'est que, connaissant l'issue fatale de Brunehaut, elles lui sont tout à fait hostile et ont tendance à noircir son souvenir.

Pour aller plus loin :
   Pour ceux qui souhaiteraient connaître plus en détail cette période, je vous conseille l'excellent livre de Bruno Dumézil, La reine Brunehaut (Fayard, 2008). Le livre se lit facilement, et je pense qu'il est accessible à des non-historiens, même s'il est assez dense.

30 août 2014

Les rois fainéants et la barbe fleurie de Charlemagne

   On connaît mal les périodes mérovingiennes et carolingiennes. Peu (pas ?) étudiées à l'école, peu documentées, délaissées par les médias historiques (appelez-moi si un jour l'Histoire ou Historia consacrent un dossier sur le sujet), on les considère souvent comme des âges sombres entre la brillante Antiquité et la renaissance du XIIème siècle. Et le peu que l'on en connaît se résume souvent aux rois fainéants et à Charlemagne, le sage empereur à la barbe fleurie entouré de ses fidèles chevaliers.
   Le problème, c'est que les rois fainéants et l'image traditionnelle de Charlemagne, ce sont des mythes, des légendes, et une part de propagande. Explications.

   Les rois fainéants tout d'abord. Selon Eginhard, les derniers rois mérovingiens auraient perdu tout pouvoir et se déplaceraient sur des chariots tirés par des bœufs, un animal bien peu royal. L'historiographie du XIXème siècle a pris cela à la lettre et on a vu fleurir tout un imaginaire autour de ces rois fainéants dans les manuels scolaires de la IIIème République (il faut dire que cette image d'une royauté décadente plaît beaucoup aux républicains des années 1880).

Un roi fainéant, par Paul Lehugeur (1886). Une imagerie typique du XIXème siècle.

   Mais ce qu'on oublie de dire, c'est qu'Eginhard est le biographe officiel de Charlemagne : c'est dans sa Vita Karoli magni (Vie de Charlemagne) qu'on trouve le cliché des rois fainéants pour la première fois. Or le père de Charlemagne, Pépin le Bref, a usurpé le pouvoir - avec l'appui du pape, mais tout de même - au détriment des derniers Mérovingiens. Eginhard a donc tout intérêt à déconsidérer la dynastie précédente pour légitimer la prise de pouvoir des Carolingiens : si les derniers Mérovingiens ne sont que des débauchés, des paresseux qui souillent la fonction royale, alors les Carolingiens ont bien fait de les déposer et de prendre leur place. Et la propagande fonctionne, puisque les rois mérovingiens ont longtemps été considérés comme des bons à rien.
   Malgré cette part de propagande chez Eginhard, on doit toutefois reconnaître que les derniers Mérovingiens ne sont pas très efficaces et surtout, qu'ils ne gouvernent plus vraiment. Mais cela n'est pas dû à de la fainéantise ou à une débauche excessive : c'est tout simplement qu'après la mort de Dagobert, en 639, la plupart des souverains mérovingiens montent sur le trône jeunes et meurent rapidement. Difficile d'avoir un pouvoir stable dans ces conditions. Les factions aristocratiques des différents royaumes mérovingiens en profitent pour manipuler les jeunes souverains et parfois pour les remplacer sans façon. Sans rentrer dans les détails parce que c'est une période extrêmement compliquée du fait de la guerre incessante que se livrent les aristocrates, on peut dire que ce sont les maires du palais (sorte de premiers ministres) du royaume d'Austrasie, royaume le plus à l'est, qui gagnent le plus d'influence. Ces maires du palais sont issus de la famille des Pippinides et sont les ancêtres des Carolingiens. Le plus puissant d'entre eux, Charles Martel, est même parfois qualifié de roi par certaines sources contemporaines : c'est dire si son pouvoir est grand. De 714 (ou plutôt 717, une fois qu'il s'est débarrassé de ceux qui contestent son pouvoir) à 741, il dirige une bonne partie de la politique du royaume franc. En 737, à la mort du roi mérovingien Thierry IV, il décide de ne pas remplacer le roi et garde le pouvoir jusqu'à sa mort en 741. Pour certains historiens, anglo-saxons notamment, cette décision n'est pourtant pas un signe de force, mais de faiblesse : choisir un descendant de Clovis parmi d'autres, c'est favoriser une faction aristocratique et risquer de se mettre les autres à dos. Toujours est-il qu'à la mort de Charles, ses fils Pépin et Carloman se partagent son "royaume", et font élire un roi pour calmer leurs adversaires. Les rois mérovingiens se succèdent assez rapidement, mais le pouvoir appartient à Pépin (Carloman se retire dans un monastère, de manière tout à fait fortuite dira-t-on, en 747). Jusqu'au jour où le pape, en 751, décide que puisque Pépin a le pouvoir effectif, il est normal qu'il devienne roi. On dépose le dernier roi mérovingien, Childéric III, on l'enferme dans un monastère, et Pépin devient roi, fondant ainsi la dynastie des Carolingiens.
   Le mythe des rois fainéants, bien utile aux Carolingiens et aux républicains de la fin du XIXème siècle, n'est donc qu'un pâle reflet de la situation complexe de la fin du VIIème siècle et du début du VIIIème siècle. Toutefois, Michel Rouche, dans Les Racines de l'Europe (Fayard, 2003, p.191), avance une théorie intéressante à propos des derniers Mérovingiens dans leurs chars à bœufs : pour lui, le dernier roi est redevenu un roi-prêtre. Le fait qu'il se déplace sur un char à bœufs serait une survivance du culte du dieu-taureau céleste, Freyr, dont quatre enfants étaient des bœufs. Le dernier roi serait donc ramené au stade de descendant du géant Maer (d'où le nom de Mérovingiens ?) surnommé Quinotaure, qui aurait engrossé l'aïeule de Clovis. En face, le clan des Pippinides a pour fondateur non pas un géant mythique, mais saint Arnoul, signe qu'il ne tire plus sa légitimité de l'ancien paganisme mais de l'Eglise. Je me contente de citer cette théorie sans la commenter, car je n'ai pas réussi à obtenir d'autres informations que celles de Rouche sur le sujet et, même si la théorie est séduisante, je n'arrive pas à savoir si elle repose sur des sources fiables, étant donné que Rouche ne cite pas ses sources dans ce passage.

   Mais quel rapport avec l'autre mythe concernant cette période, celui de l'empereur à la barbe fleurie ? 

Charlemagne selon Albrecht Dürer, 1512. Avec une jolie barbe.

   Toujours dans une perspective de légitimation, les Carolingiens veulent se démarquer des Mérovingiens et trouver d'autres assises à leur pouvoir. Or les Mérovingiens, dont les ancêtres étaient païens (Childéric Ier, père de Clovis, n'était pas chrétien), ont gardé quelques traces de paganisme. Ils croient notamment que la force et le pouvoir des rois résident dans leur longue barbe et leurs longs cheveux. Lorsqu'on veut écarter un prétendant au trône, on le tond (et on le cloître dans un monastère, histoire qu'il ne puisse pas laisser repousser ses attributs faciaux). Mais Charlemagne ne revendique pas cet héritage et base son pouvoir sur sa propre autorité, sur ses conquêtes et, en partie, sur son alliance avec l'Eglise. Il était donc probablement imberbe (ou du moins, il n'avait pas une grande barbe). Ce n'est que plus tard, lorsque l'image de Charlemagne est devenue presque mythique et que de nombreuses légendes se sont créées autour de lui et de sa cour, qu'on attribue une belle barbe à l'empereur : la première mention de la barbe fleurie se trouve dans la Chanson de Roland, qui date du XIIème siècle, et qui fait de Charlemagne un parangon de sagesse et de vertu. De même, les chevaliers qui entourent l'empereur sont tout droit sortis du XIIème siècle : la chevalerie n'existe tout simplement pas à l'époque de Charlemagne, et la société féodale n'en est qu'à ses balbutiements. Les auteurs des chansons de geste plaquent donc leurs propres réalités et leurs propres connaissances sur la période de Charlemagne, quitte à réinventer complètement l'histoire. Ce qui n'empêche pas de savourer le charme des chansons de geste sur la "matière de France" (ce sont tous les cycles qui tournent autour de Roland, de Charlemagne et de Guillaume d'Orange).