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22 mars 2015

Comprendre Daesh et l'islamisme

   J'avais prévu de ne pas parler d'histoire contemporaine sur ce blog, mais j'ai assisté il y a deux jours (vendredi 20 mars 2015) à une conférence sur la manipulation politique des fondements de l'islam aujourd'hui, et il m'a paru intéressant de relayer ce que j'y ai appris : ces quelques informations sont d'une grande utilité pour comprendre le contexte géopolitique d'aujourd'hui au Moyen Orient, et la place de l'islam en France aujourd'hui.
   Autre nouveauté, en plus de l'histoire contemporaine : cet article a été écrit en collaboration avec mon amie Milena, qui a aussi assisté à la conférence (et qui a aussi le bon goût d'être médiéviste).

   La conférence à laquelle nous avons assisté est la première d'un cycle sur la laïcité et les fondamentalismes religieux en France. Ce cycle est organisé par des étudiants en histoire, qui ont décidé d'inviter des professeurs d'histoire. Suite aux attentats du 7 janvier, ces conférences ont pour but de sortir des lieux communs et des vérités proclamées pour comprendre la situation en tant qu'historiens, avec les outils propres à l'histoire. Les organisateurs dénoncent un matraquage médiatique et le flot d'informations continu qui empêche le débat. Il s'agit d'engager un travail sur les identités, qui relèvent à la fois du religieux, du politique, du genre, de la classe, et du contexte historique et national, et de comprendre ce qui peut créer un terroriste.

   Cette première conférence a été menée par Cyrille Aillet, maître de conférence à l'université Lumière - Lyon II, spécialiste de l'islam médiéval. 
   Sa problématique se résumait à quatre questions : qu'est-ce que l'islamisme ? Qu'est-ce que l'islamisme doit à l'islam ? Existe-t-il un totalitarisme islamique ? Que penser du projet d'un islam de France ? En tant que spécialiste de l'islam classique, Cyrille Aillet s'interroge sur les usages du passé.
   La France est devenue une des cibles de l'islamisme radical, or l'islamisme passe par des relais locaux, ce qui interroge les dysfonctionnements de notre société. Les débats de fond sont escamotés par le "rideau de fumée" de la guerre contre le terrorisme. Les premières mesures ont été prises dans la précipitation et ne définissent pas un nouveau projet de société répondant aux dysfonctionnements évoqués. L'idée de relance économique, prônée à tout-va, ne peut se substituer à un projet de société cohérent. La priorité est de questionner notre société quant à la violence antisémite, au fanatisme religieux, à la xénophobie et à la défiance face à l'islam. Il convient aussi de se demander pourquoi les jeunes sont les principales cibles de Daesh et pourquoi ils se laissent embrigader si facilement.

Qu'est-ce que l'islamisme ? Quelques définitions.
   L'islamisme est un terme flou, formé de la même manière que judaïsme et christianisme, ce qui peut prêter à des confusions et mener à des dérives sémantiques (par exemple, penser qu'islamiste est synonyme de musulman).
   L'islamisme est une idéologie politique qui adopte un langage religieux, qui conteste la séparation du religieux et du politique, qui veut soumettre l'Etat, la société et les lois aux normes religieuses de l'islam. L'islamisme peut se manifester sous différentes formes : il peut s'imposer par des moyens légaux ou par la force. Pour certains islamistes, c'est un idéal irréalisable en Occident.
   Le fondamentalisme ou salafisme revendique un retour à l'islam des origines, celui du Prophète et de ses successeurs (salaf signifie "ancêtre pieux"). C'est un mouvement sunnite. Les salafistes prétendent se conformer à la sunna (coutume), composées du Coran et des hadiths. Il existe un salafisme quiétiste, qui se définit comme apolitique et pacifique, et un salafisme révolutionnaire, qui cherche à employer la force.
   Le djihadisme, souvent évoqué aujourd'hui, est une notion qui a été subvertie par les islamistes. Dans l'islam du Moyen Âge, le djihad désigne le droit de la guerre et les lois qui l'encadrent ; ce droit de la guerre a pour but de protéger les civils. Le djihad est aussi, au Moyen Âge, l'effort spirituel exigé de chaque musulman pour suivre la voie de Dieu.
   Le takfirisme, qui vient du mot takfir signifiant "exclusion", est un mouvement qui prétend exclure les infidèles, qu'ils soient musulmans ou non. Beaucoup de membres d'Al-Quaïda et de Daesh se réclament de ce mouvement.
   Face à cette pluralité de termes, il convient d'éviter les amalgames : tous les salafistes, par exemple, ne sont pas des terroristes. Il faut aussi souligner que l'islamisme a parasité les références de l'islam classique, notamment la notion de djihad, et que les musulmans peuvent se sentir déposséder de leur propre langage.

D'où vient l'islamisme ?
   Dans les médias, l'islamisme apparaît comme un problème hyper-contemporain, alors qu'il a une histoire. Il faut aussi se défier d'un discours qui fait de l'islamisme l'essence cachée de l'histoire ; cela est d'autant plus difficile que la thèse du "choc des civilisations" est accréditée par les islamistes eux-mêmes.
   On ne peut séparer l'histoire de l'islamisme du contexte colonial. En 1928, dans l’Égypte coloniale, émergent les Frères musulmans, un groupe qui veut sauver l'islam du déclin en restaurant sa grandeur et son unité par un retour aux fondements religieux. Leur mot d'ordre est que le Coran est une loi, une constitution.
   C'est dans les années 1960 que sont posées les bases théoriques de l'islamisme, par Sayyed Qutb, un Frère musulman. Le contexte est celui des indépendances arabes, qui se construisent autour du socialisme incarné par Nasser. Qutb est le théoricien du salafisme révolutionnaire et de l'islamisme radical : il s'oppose au socialisme arabe. Il est condamné à la pendaison en 1966 par Nasser, ce qui fait de lui un martyr de la cause et pousse ses partisans à se radicaliser. Selon lui, il faut établir un modèle théocratique, car la souveraineté n'appartient qu'à Dieu ; la société doit se plier aux normes religieuses. Qutb pense que le bon musulman doit, comme le Prophète à ses débuts, lutter contre le paganisme qui l'environne (Muhammad a dû quitter la Mecque encore païenne en 632 pour s'installer à Médine : c'est l'Hégire). Il estime que les gouvernements des pays arabes nouvellement indépendants sont inféodés aux puissances étrangères : le sionisme et l'Occident. Dans la pensée de Qutb, le djihad devient un pilier de l'islam, ce qu'il n'est pas dans l'islam classique sunnite ; la notion désigne désormais un effort collectif (et non individuel), dirigé contre le monde extérieur et contre les musulmans impies. Le concept est donc radicalement différent de celui de djihad classique.
   Dans les années 1980, il y a une radicalisation islamiste : les Frères musulmans sont dépassés, ils s'engagent dans la vie politique et prennent leurs distances avec Qutb. Ils privilégient une stratégie d'engagement, qui triomphe en Tunisie et en Égypte après les Printemps arabes. L'année 1979 marque un tournant, et les Frères musulmans sont dépassés par des mouvements violents : il y a une prise d'otages de pèlerins à la Mecque, ce qui constitue un défi au régime saoudien ; la révolution islamique triomphe en Iran, on établit une théocratie autoritaire ; inquiète de la possible extension de cette révolution, l'URSS envahit l'Afghanistan. Suite à cela, l'islamisme remplace le marxisme comme langage contestataire dans le monde musulman. Le recours à la violence est perçu comme un moyen de lutte contre la corruption.
   Al-Quaïda naît dans ce conteste, en 1988. La guerre en Afghanistan est la matrice de ce mouvement ; les combattants islamiques apprennent la lutte en Afghanistan, dans une guerre qui leur fournit un récit héroïque, peuplé de martyrs. Al-Quaïda est le "laboratoire du djihadisme moderne". La figure du martyr volontaire (par les attentats suicides) devient centrale : se met en place une culture hagiographique des martyrs. La culture du sacrifice était auparavant l'apanage du chiisme : elle est récupérée par le sunnisme. Ce mouvement islamiste est messianique et apocalyptique, il refuse tout passé qui n'est pas celui des fondements et met son seul espoir dans l'accomplissement héroïque d'un commandement divin. Al-Quaïda se détache de l'Arabie saoudite, terre de naissance de l'islam, qui a accueillit des troupes américaines pendant la guerre du Golfe ; ce détachement légitime l'usage de la violence contre d'autres musulmans. L'Arabie saoudite répond par des fatwas contre Oussama ben Laden et Al-Quaïda. Al-Quaïda se caractérise aussi par l'internationalisation de son activité : le mouvement a des militants dans le monde entier et mène une politique de communication inspirée de l'Occident. L'Occident devient une cible prioritaire, car c'est, selon Al-Quaïda, un soutien des régimes musulmans corrompus. Il s'agit de détruire l'illusion de l'omnipotence occidentale. Ce mouvement atteint son apogée le 11 septembre 2001.
   La dernière génération d'islamisme naît en Irak en 2006, avec Daesh, dont la stratégie est différente : Daesh a une ambition territoriale et étatique, il veut conquérir des terres qui doivent servir de base à l'établissement d'un califat. Le califat est l'idéal politique fédérateur par excellence, qui doit unifier les musulmans autour d'un calife successeur du Prophète et permettre d'appliquer les commandements divins. Daesh veut établir une sorte de cité de Dieu sur terre qui abolirait les divisions religieuses au sein de l'islam. C'est un mouvement apocalyptique qui cible pour la première fois les musulmans d'Occident et les nouveaux convertis, appelés à réaliser l'Hégire : il s'agit de se détacher de son pays, de quitter les terres de l'infidélité pour rejoindre l’État de l'islam. Daesh donne aux convertis de fraîche date un statut d'exception : ils ne reçoivent pas d'éducation religieuse traditionnelle, ils accèdent directement au statut de héros et de constructeurs de l'idéal politique islamique. En détruisant les statues de Mossoul, ils se rendent semblables à Muhammed qui détruit les idoles de la Mecque. Daesh met en place un récit épique qui mime les premiers temps de l'islam ; ce récit mêle archaïsme et hypermodernité (on représente par exemple des cavaliers à cheval, comme au temps du Prophète, accompagnés de combattants avec des armes dernier cri).

 Les territoires contrôlés par Daesh en janvier 2015. En rouge, les territoires contrôlés directement. En blanc, les Etats dans lesquels des groupes islamistes ont fait allégeance à Daesh. (source)

    L'autre modèle de Daesh, c'est la révolution abbasside de 750, qui met en place un califat sunnite. Le calife de Daesh s'est donné le nom d'Abû Bakr, qui est le premier calife de l'islam : c'est le successeur du Prophète et le dirigeant sunnite par excellence. La couleur noire des uniformes de Daesh rappelle les bannières noires des troupes abbassides lors de la révolution de 750. Il ne manque à Daesh que Bagdad, la capitale historique des Abbassides. Daesh revendique aussi des villes saintes, contestant ainsi le régime saoudien.

   La dissidence armée s'est donc mondialisée et est devenue une réalité endémique dans les marges politiques en déshérence (Yémen, Afghanistan, Somalie...) ; elle a poussé sur les décombres des régimes autoritaires. Dans les pays en situation de guerre civile ouverte ou larvée, suite aux interventions américaines et aux Printemps arabes, les forces libérales et non-islamistes disparaissent. Face à cela, les régimes musulmans ont recours soit à la répression (mais on sait que la prison est un des ferments de l'islamisme), soit à la conciliation avec les islamistes, avec l'adoption de lois islamiques. Dans ce dernier cas, on peut parler d'islamisation par le haut, par le pouvoir, qui contamine le discours politique et la société : par exemple, en Algérie, une loi contre les tenues provocantes des femmes a été proposée début mars 2015.
   A cette islamisation par le haut s'oppose une islamisation par le bas, avec des mouvements comme le tabligh, qui propose aux individus marginalisés des années 1960-1970, en France, une forme de réalisation par l'imitation du modèle prophétique : l'idée est celle d'une pratique individuelle et apolitique.
   Il faut aussi évoquer le prosélytisme religieux des monarchies du Golfe. Face à son concurrent Al-Quaïda, l'Arabie saoudite renforce son soutien au wahhabisme, un mouvement né au XVIIIe siècle, qui se présente comme un salafisme pacifique reposant sur une Hégire intérieure. A la différence de Daesh, le wahhabisme suppose une solide éducation religieuse et l'obéissance aux ulémas (docteurs de la loi) ; il implique aussi une forme de rupture avec la société occidentale jugée corrompue. L'Arabie saoudite est concurrencée par le Qatar pour le contrôle du "marché mondialisé du salafisme" : le Qatar soutient les Frères musulmans.

   Le salafisme est donc un phénomène majeur de l'islam actuel, mais il demeure un mouvement minoritaire. C'est un mouvement en recomposition permanente, avec des enjeux de pouvoir et de génération en constante évolution.

   La dernière partie de la conférence de Cyrille Aillet se penchait plus spécialement sur l'islam en France.
   Ahmet Ogras, membre du conseil français du culte musulman, a affirmé après les attentats du 7 janvier 2015 : "il n'y a pas d'islam radical, ce n'est pas l'islam." Le recteur de la mosquée de Paris a corroboré ces propos. Cette déclaration est aussi celle de la majorité des croyants, car ni le Coran ni les hadiths ne justifient le meurtre de civils ; cela va même à l'encontre de la définition classique du djihad. Mais cette affirmation ne s'accompagne d'aucune discours discours explicatif : aucun média ne démontre cela et n'explique que l'islamisme n'est pas l'islam. Cela crée la suspicion dans l'opinion publique, car les islamistes se revendiquent ouvertement de l'islam. Le terroriste Amedy Coulibaly a ainsi vaguement cité une sourate du Coran autorisant la loi du talion en cas de meurtre. Mais il occulte complètement la suite de la sourate, qui propose une compensation financière à la place de la vengeance par le meurtre. Coulibaly, de par son inculture, répercute le discours officiel le discours officiel des idéologues de Daesh, qui contrôlent le discours des islamistes. Au contraire, la revendication des attentats par la branche d'Al-Quaïda au Yémen était beaucoup plus construite et justifiée par des hadiths. Il est courant, chez les islamistes, d'appliquer une lecture univoque du Coran. On peut effectivement avoir une lecture belliqueuse du Coran, si on oublie les versets qui sont des appels à la paix et à la coexistence religieuse. Le Coran est ainsi interprété différemment selon les buts poursuivis.
   L'islam radical fait donc partie de l'islam, pour Cyrille Aillet, et il est dangereux de dire que les musulmans ne sont pas concernés par cette dérive. L'islamisme est en outre le langage d'une révolte (c'est le cas de Boko Haram dans les régions pauvres du Nigeria), il est une idéologie qui donne une caution et un langage structuré à cette révolte. En ce sens, il convient de contrer l'islamisme par une idéologie autre. Selon Mohammed Arkoun, historien de l'islam et philosophe, l'islamisme est un régime véridique, dans le sens où il est une construction idéologique qui prétend être la vérité. Arkoun insiste sur l'éducation et sur la nécessité d'une interprétation rationnelles des textes. Il pense qu'il faut comprendre l'islamisme comme une idéologie cohérente qu'il convient de réfuter par la raison et par les textes. L'effort de compréhension et de réfutation doit être menée par les musulmans, mais pas uniquement.

   A la suite des questions de l'auditoire, Cyrille Aillet s'est aussi exprimé sur l'idée d'un islam de France : il estime que c'est une "idée jacobine", centralisatrice, et donc contraire aux principes de l'islam. Le conseil français du culte musulman n'est pas représentatif de la diversité des musulmans de France ; il témoigne de la volonté de former un islam à l'image des valeurs de la République. En outre, on incite les musulmans à ne pas être communautaires, tout en leur demandant de réagir en tant que communauté, par exemple dans la condamnation du terrorisme islamique.

20 septembre 2014

L'Empire ottoman et l'Europe

   Ces dernières années, la question de l'intégration de la Turquie à l'Union Européenne s'est posée plusieurs fois. Il me semble qu'une des réponses invoquées pour refuser la participation de la Turquie était d'ordre culturel et religieux : la Turquie ne partage pas les mêmes valeurs que l'Europe, son histoire est différente, elle n'est pas chrétienne, fin de la discussion.
   Oui mais. Si l'on remonte à l'Antiquité, les côtes Est de l'Anatolie (nom antique de la Turquie) sont parsemées de cités grecques. Une partie du territoire anatolien fait partie de l'Empire romain dès -129. Sous Vespasien, l'intégralité de la péninsule est sous domination romaine. Pour l'Antiquité donc, ce qui correspond à la Turquie partage bien une histoire commune avec le reste de l'Europe.
   L'Anatolie passe ensuite dans le giron de l'Empire byzantin. Je ne connais pas trop les détails, mais l'Empire byzantin se désagrège assez rapidement, et la péninsule anatolienne, au XIème siècle, est dominée par les Seldjoukides, issus d'une tribu nomade des steppes d'Asie. Au XIIIème siècle, une tribu concurrente profite d'une période de faiblesse des Seldjoukides pour s'emparer du nord de l'Anatolie. Sous Osman, cette tribu passe le détroit des Dardanelles (entre la Turquie et l'Europe) et s'empare de la Thrace (une région qui comprend l'actuelle partie turque de l'Europe et une partie de la Bulgarie). C'est le début de l'expansion de la dynastie des Osmanlis, du nom d'Osman donc, qui donnera son nom à l'Empire ottoman. Le premier but des Osmanlis est de prendre pied sur le continent européen, dès la fin du XIIIème et le début du XIVème siècle. Sous le sultan Murad Ier, descendant d'Osman, la capitale de l'Empire naissant est déplacée à Andrinople ou Edirne, une ville à la frontière actuelle entre Grèce, Turquie et Bulgarie. Cette translation a lieu en 1363. Dès lors, les sultans n'auront de cesse de gagner des territoires en Europe, avant même de s'emparer de l'Egypte et d'une partie du Maghreb.
   Et cette politique de conquête européenne est fructueuse. Avec la prise de Byzance, en 1453, par les Ottomans, certains territoires grecs passent sous l'égide ottomane. L'année suivante, les armées impériales poussent jusqu'en Serbie. Des provinces vassales, qui payent tribut à l'Empire, sont établies en Valachie, en Transylvanie, en Moldavie et en Crimée. Un peu plus tard, en 1526, sous le plus célèbre des sultans, Soliman le Magnifique, la bataille de Mohàcs fait passer presque l'intégralité de la Hongrie aux mains des Ottomans. En 1529, les Ottomans mettent le siège à Vienne, en Autriche. Ils ne réussissent cependant pas à prendre la ville car, sur le plan logistique, la Hongrie est le dernier point atteignable par les armées impériales. Il n'en demeure pas moins que les Ottomans dominent toute l'Europe du sud au XVIème siècle, et que ce n'est qu'au XIXème et au début du XXème siècle que les territoires européens seront perdus (la Grèce acquiert par exemple son indépendance en 1831).
 
Carte de l'Empire ottoman à son apogée, au XVIIème siècle. Clairement, l'Empire a une composante européenne non négligeable. (source)
 
   Parallèlement, les Etats européens mettent en place des relations commerciales avec l'Empire ottoman. Comme Géraud Poumarède le montre dans "Pour en finir avec la croisade : mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux XVIème et XVIIIème siècles" (2004), malgré la persistance d'un discours de l'antagonisme vis-à-vis des Ottomans, les Etats européens ne rechignent plus à composer avec un Etat musulman. Venise signe un traité commercial avec l'Empire dès 1479. Et François Ier, qui revendique souvent son titre de "Roy Très Chrestien" face à son adversaire Charles Quint, n'hésite pas à pactiser avec les Ottomans pour prendre le Saint Empire (qui équivaut plus ou moins à l'Allemagne actuelle) à revers. Les relations entre les pays d'Europe et l'Empire ottoman ne sont jamais tout à fait apaisées : après la dernière grande bataille entre l'Empire ottoman et une coalition européenne menée par l'Espagne à Lépante, en 1571, la guerre ouverte fait place à une guerre de course, à des razzias sur des navires et à des attaques éclairs. Il n'en demeure pas moins qu'un fructueux commerce s'établit entre les deux côtés de la Méditerranée, et que des ambassades européennes se rendent régulièrement à Constantinople (aujourd'hui Istanbul).

 
   Difficile de dire, donc, que la culture turque est fondamentalement différente de la culture européenne, quand on voit à quel point l'Empire ottoman a pris place en Europe et les relations qu'il entretient avec elle. Bien plus, les Balkans, sous domination ottomane pendant plusieurs siècles, ont été influencées par la culture turque : par exemple, dans la Hongrie du XVIIIème siècle, les catholiques sont minoritaires (25% de la population), et on trouve de nombreux musulmans. C'est la même chose dans les pays de l'ancienne Yougoslavie. Il ne faut toutefois pas en conclure que les Ottomans ont mis en place une politique d'islamisation forcée dans les terres européennes. Les chrétiens, aussi bien en Orient qu'en Europe, ont le droit de pratiquer leur religion. Ils payent un impôt spécial et leur statut comporte en principe quelques interdits (comme porter des armes ou posséder des esclaves), mais ces interdits sont difficiles à mettre en place et les chrétiens jouissent donc d'une relative liberté.
   Les conversions à l'islam existent, évidemment. La plupart d'entre elles sont spontanées : il y a des conversions après plusieurs décennies de présence musulmane, mais aussi des conversions plus opportunistes (les anciens cadres de l'Empire byzantin se convertissent pour continuer à participer au pouvoir). Parfois, la victoire musulmane est vécue comme un signe divin : suite à la prise de Byzance, des religieuses chrétiennes se convertissent ainsi à l'islam ! Les conversions forcées existent toutefois : tous les trois ou sept ans, les Ottomans font des razzias d'enfants sur les côtes de la mer Egée. On appelle cela le devshirme. Ces enfants sont convertis à l'islam et élevés dans des écoles impériales. Ils constituent, paradoxalement, les plus fidèles serviteurs du sultan : certains deviennent janissaires (soldats d'élite de l'Empire ottoman), d'autres participent au pouvoir (c'est le cas de plusieurs grands vizirs, ou "premiers ministres", issus du devshirme). Jusqu'à la fin du XVIème siècle, on compte 200 000 conversions d'enfants suite au devshirme. Cette pratique décline puis disparaît au XVIIIème siècle, avec la fin de l'hégémonie ottomane.
   Les pèlerinages chrétiens en Terre Sainte, enfin, sont maintenus. Les chrétiens payent une sorte de taxe, en échange de laquelle les Ottomans les laissent accéder aux Lieux Saints et les protègent.
 
   Voilà pour un bref aperçu des relations entre l'Europe et l'Empire ottoman à l'époque moderne. Cet Empire ne prend fin qu'en 1923, même s'il est alors très réduit et domine beaucoup moins de territoires que quatre siècles plus tôt. Il reste toutefois difficile d'affirmer que la culture turque est radicalement différente de la culture européenne : le sud de l'Europe a longtemps été sous influence ottomane, des relations complexes existent depuis la fin du Moyen Âge. Je ne dis pas que la Turquie doit, ou ne doit pas, entrer dans l'Europe, mais simplement que l'argument culturel parfois utilisé n'est pas valable.


Sources :
   La plupart des informations ci-dessus sont tirées d'un cours que j'ai suivi en troisième année de licence d'histoire. Le cours, assuré par Sylvène Edouard, portait sur la Méditerranée entre chrétienté et islam du XVème au XVIIème siècle. Je me suis permis de reprendre certaines de ces informations. Quelques notations éparses proviennent de cours sur le XVIIIème ou sur le XIXème siècle.

Pour aller plus loin :
   Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Bien que déjà ancien (1949), ce livre est une somme incontournable pour qui s'intéresse à l'histoire de la Méditerranée dans la deuxième moitié du XVIème siècle. C'est cependant un ouvrage vraiment imposant, et je doute qu'il soit accessible à tous ! Je dois avouer que je n'ai pas eu le courage de le lire...
   Anecdote : Braudel a passé des années à compiler les archives et les notes pour écrire cet ouvrage. Mais il est fait prisonnier par les nazis en 1940. Il écrit donc son livre pendant sa captivité, en grande partie de tête, à partir de ce qu'il se souvenait avoir lu et appris. Assez incroyable !