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2 juin 2016

Les reines au Moyen Âge, partie 1


   Dans ce premier volet consacré aux reines du Moyen Âge, j’aimerais me concentrer sur la période qui va de la fin du Ve siècle au milieu du IXe siècle. Avant de parler des reines, il me semble utile de faire un petit récapitulatif de l'histoire générale de cette période.

Représentation de la fin du Moyen Âge de la reine lombarde Théodelinde, dont il sera question à la fin de l'article (source)

   Le dernier empereur romain, Romulus Augustule, est déposé en 476 : c'est la fin de l'empire romain d'Occident (celui d'Orient perdure jusqu'en 1453). Divers royaumes sont alors constitués suite à ce que l'on a pendant longtemps appelé les invasions barbares (j'en parlais au début de cet article) : au début du VIe siècle, on trouve en Espagne les Wisigoths et les Suèves ; l'Italie est occupée par les Ostrogoths ; la France actuelle est partagée entre les Francs et les Burgondes.
   Le royaume burgonde est progressivement envahi par les Francs. Le royaume wisigoth absorbe celui des Suèves avant de disparaître brutalement en 711, lorsque les Arabes débarquent dans la péninsule ibérique. Après la mort du roi ostrogoth Théodoric en 526, les armées de l'empereur d'Orient tentent de s'emparer de l'Italie ; le peuple des Lombards en profite pour s'installer et établir un royaume indépendant.
   On assiste à une sorte d'unification sous Charlemagne. Charlemagne est le deuxième roi de la dynastie des Carolingiens, qui a remplacé celle des Mérovingiens à la tête des Francs. Il mène une politique de conquête et envahit le royaume lombard. Il étend le royaume des Francs et rétablit l'empire en Occident.

La reine, épouse du roi
   Ce très rapide aperçu est évidemment incomplet mais devrait suffire à comprendre le cadre général dans les zones évoquées : Espagne, France, Italie majoritairement ; j'exclue les royaumes anglo-saxons où les épouses de roi n'ont pas de statut particulier avant le milieu du IXe siècle. Dans ces espaces, la reine se définit avant tout comme l'épouse du roi : c'est par son mariage que la reine acquiert son statut de regina. Le mot latin regina (reine) suggère un office spécialisé : les autres épouses d'aristocrates ou de grands dignitaires n'ont pas de nom spécial, l'épouse d'un comte n'est pas encore une comtesse. Le seul autre nom comparable est celui d'abbatissa, abbesse, qui existe déjà. Ces termes suggèrent que les reines et les abbesses ont un statut particulier par rapport aux autres femmes.
   Mais il n'existe pas qu'un seul type de reine, et toutes les épouses de rois ne sont pas reines, en partie à cause de la non-monogamie des rois, notamment mérovingiens. Il existe des débats entre les historiens pour savoir si les Mérovingiens sont polygames (s'ils ont plusieurs femmes en même temps) ou s'ils pratiquent la monogamie sérielle (une seule femme à la fois, mais en série, avec facilités pour répudier une épouse et en prendre une autre). Quoi qu'il en soit, dans les deux cas, il faut souligner la précarité de la position de la reine : son statut ne dépend que de sa relation avec le roi, de sa bonne entente avec lui, et de la naissance d'un fils, qui contribue immanquablement à un renforcement de sa position. Ajoutons en outre qu'une mère de roi peut exercer sur son fils, si celui-ci est jeune à la mort de son père, une influence importante, ce qui est une opportunité de pouvoir. Cela ne fonctionne toutefois que dans le royaume mérovingien et carolingien, où la succession se fait en général de père en fils (avec partage du royaume entre les différents fils) : dans les royaumes ostrogoths, wisigoths et lombards, la royauté ne se transmet pas toujours héréditairement.
   La condition sociale de la reine joue aussi dans sa position : si une reine est elle-même issue d'une famille royale, sa position est d'emblée plus solide que celle d'une concubine ou d'une épouse issue d'une basse condition. Par exemple, la reine Brunehaut, qui épouse le roi mérovingien Sigebert en 566, a une position plus assurée que celle de sa "rivale" Frédégonde, de condition servile, qui est l'épouse de Chilpéric, frère de Sigebert (j'en avais parlé ici). En général, les épouses de basse extraction, courantes au VIe siècle, n'ont pas le statut de regina. Mais même quand elle est issue d'une souche royale, la position de la reine n'est pas assurée : il n'est pas rare que l'alliance entre sa famille d'origine et celle de son époux soit de courte durée et que l'épouse, si elle n'a pas d'héritier, soit renvoyée chez son père. C'est ce que fait Charlemagne avec l'une de ses épouses, la fille du roi des Lombards Didier. Au cours du IXe siècle, les rois carolingiens épousent principalement des filles d'aristocrates, pour s'assurer de leur fidélité.

Le rôle de la reine
   Avant le début du IXe siècle, le rôle de la reine n'est pas clairement défini par les textes : c'est surtout à partir des années 810 que des textes évoquent le rôle, semi-officiel, de la reine. Mais dès l'époque mérovingienne, on sait que la reine a un rôle important dans la représentation de la royauté : dans un monde où le pouvoir passe par le langage visuel, où la richesse des parures exprime la puissance de ceux qui les portent, la reine se distingue par ses vêtements en tissus précieux. A partir du IXe siècle, et peut-être avant, les reines ont des activités textiles importantes et font don de leurs productions dans des échanges diplomatiques ; elles sont aussi en charge de la "décoration" du palais et de l'apparat, chargé d'exprimer la majesté royale. Il n'est pas rare que le couple royal soit mis en scène et que la reine participe aux cérémonies et aux banquets, où elle incarne aussi, par la richesse de ses ornements, la puissance de son époux. La reine se doit aussi, dans ce cadre, de se comporter de manière exemplaire : elle sert de modèle aux membres du palais.

Parure de la reine Arégonde, découverte dans la basilique Saint-Denis et conservée au musée de Saint-Germain-en-Laye : les bijoux et les épingles, en or et grenat, manifestent la richesse de la reine et, par extension, de la royauté (je n'ai pas trouvé de photographie libre de droit, je vous prie donc d'excuser la qualité assez déplorable de cette photographie prise par mes soins)

   La reine a donc un rôle de représentation central : elle manifeste à tous la puissance de la royauté, notamment à partir de l'époque carolingienne, elle est en charge de l'image de la royauté. Par ses dons, la reine est aussi censée être une faiseuse de paix, qui assure la cohésion entre le roi et l'aristocratie ; ceci reste toutefois de l'ordre du théorique, la reine ne peut réellement empêcher les conflits. La souveraine a aussi, en particulier à partir du IXe siècle, un rôle de conseil auprès de son époux : elle doit le pousser à bien faire et, en particulier, à agir en accord avec la religion chrétienne ; les affaires ecclésiastiques sont en effet une sphère d'action privilégiée pour la reine. Les reines fondent souvent des monastères : ainsi, la reine mérovingienne Bathilde, épouse de Clovis II, fonde par exemple un monastère à Chelles à la fin des années 650 ; elle s'y retire et y meurt. Les reines, en particulier les veuves, sont en outre chargées d'entretenir la mémoire des défunts de leur famille : dans les sociétés du haut Moyen Âge, les veuves sont considérées comme des intermédiaires spéciales avec le sacré.

Un cas particulier : les reines dans la péninsule italienne
   Ce rapide aperçu du statut et des fonctions des reines entre le Ve et le IXe siècle ne serait pas complet sans un zoom sur les reines ostrogothiques et lombardes, dont le statut est assez particulier. En Italie en effet, et dans une moindre mesure en Espagne, il n'est pas rare que la transmission de la légitimité passe par les femmes de la famille royale. En 515, le roi Théodoric, qui n'a pas de fils, marie sa fille Amalasonthe à son cousin Eutharic ; à la mort de Théodoric, c'est le fils d'Amalasonthe, qui n'a pas encore 10 ans, qui devient roi ; sa mère exerce la réalité du pouvoir (Eutharic est mort). Quand cet enfant meurt à son tour en 534, Amalasonthe devient réellement regina et c'est elle qui fait le roi suivant, Théodahat, en l'associant à son pouvoir (mais sans l'épouser, il a déjà une épouse). Cette association d'un homme à une reine est surprenante pour les contemporains, certains y voient le signe d'une inversion, le signe qu'Amalasonthe est une femme virile et Théodahat un homme faible. Amalasonthe finit par être assassinée avec l'accord de Théodahat. Son cas illustre le fait que les femmes de la famille royale peuvent transmettre la légitimité.

Amalasonthe dans un manuscrit de la fin du XVe siècle (source)

   On retrouve une idée similaire chez les Lombards : il arrive qu'une reine veuve épouse le successeur de son époux dans le but de légitimer le nouveau roi. Ainsi, Théodelinde, une fois veuve du  roi des Lombards Authari (mort en 590), épouse son successeur Agilulf, et sera régente pour leur fils Adaloald. La royauté lombarde est élective : Théodelinde participe à la légitimation d'Agilulf et de son fils Adaloald. Elle pousse aussi les Lombards à se convertir au catholicisme : c'est régulièrement par l'intermédiaire des reines, comme Clotilde, épouse de Clovis, ou Berthe, épouse du roi de Kent Aethelbert, que les rois se convertissent au catholicisme, du moins selon les auteurs catholiques.
   Dans le royaume wisigothique, en Espagne, il arrive aussi que des reines veuves légitiment les nouveaux rois : ainsi la reine Goïswinthe, à la mort de son mari le roi Athanagild, en 567, se remarie avec Léovigild, successeur d'Athanagild. Les reines sont donc considérées comme porteuses d'une certaine légitimité, et elles peuvent, une fois veuves, légitimer les prétentions d'aristocrates ambitieux, là où la royauté ne se transmet pas de père en fils.
   Bien que les femmes, à l'exception semble-t-il d'Amalasonthe, ne puissent exercer le pouvoir en leur nom propre (celles qui sont puissantes sont souvent les reines régentes au nom de leur fils), il n'est pas rare que les reines acquièrent sur la conduite des affaires un rôle conséquent. Mais le rôle et le statut de la reine ne sont pas encore des rôles officiels, ils reposent toujours sur ses liens avec le roi : au cours des IXe et Xe siècles, le queenship évolue et, même s'il n'est toujours pas institutionnalisé, la position de la reine se renforce. Ce sera l'objet du second volet de cette série.


Bibliographie (toujours beaucoup d'anglais, désolée) :
   Bruno Dumézil, La reine Brunehaut, Paris, Fayard, 2008 : biographie de la reine Brunehaut. Bruno Dumézil n'axe pas son ouvrage sur le queenship, mais le livre demeure passionnant et permet de saisir les opportunités offertes à une reine mérovingienne.
   Dick Harrison, The age of abbesses and queens: gender and political culture in early medieval Europe, Lund, Nordic Academic press, 1998.
   Pauline Stafford, Queens, concubines, and dowagers: the king's wife in the early Middle Ages, Londres, Leicester University press, 1998 (1ère édition : 1983) : Pauline Stafford est, avec Janet L. Nelson, la grande spécialiste d'histoire des femmes en Angleterre, elle a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les reines et les femmes anglo-saxonnes.
   Claire Thiellet, Femmes, reines et saintes (Ve-XIe siècles), Paris, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2004.
   On peut ajouter à cela une bonne partie de la bibliographie de Régine Le Jan, qui évoque régulièrement les reines et leur statut au haut Moyen Âge. Enfin, en décembre 2015, s'est tenu à l'INHA (Paris) un colloque qui avait pour thème "Augusta - Regina - Basilissa. La souveraine de l'empire romain au Moyen Âge, entre héritage et métamorphoses" : j'y ai assisté et ai mis à profit pour cet article les interventions de Valérie Fauvinet-Ranson sur les reines et les princesses du royaume ostrogothique d'Italie au VIe siècle, et de Régine Le Jan sur les reines franques du VIe au IXe siècle.

7 octobre 2014

L'Empire européen de Charles Quint

   Après mon précédent post sur l'Empire ottoman, il m'a paru logique d'aborder l'autre empire européen de l'époque moderne : celui de Charles Quint. Je ne parle pas uniquement du Saint Empire Romain Germanique, car cet empire-là n'est qu'une partie des possessions de Charles Quint. En effet, notre homme est non seulement empereur du Saint Empire, mais encore roi d'Espagne (enfin, des différents royaumes d'Espagne : Castille, Aragon, et les sous-royaumes qui en font partie), duc de Brabant, roi de Naples et de Sicile, archiduc d'Autriche et - last but not least - il est maître des possessions américaines de l'Espagne.

L'Empire de Charles en 1547. En vert, il n'y a que les terres qu'il possède de manière héréditaire : le Saint Empire étant électif, il "n'appartient" pas à Charles, même si, de fait, les empereurs sont toujours élus dans sa famille, celle des Habsbourg. (source)

   La question qui se pose est la suivante : comment donc Charlie a-t-il pu réunir un tel empire ?
   Par le hasard. Charles Quint est le résultat d'une politique matrimoniale à l'échelle de l'Europe qui fait de lui l'héritier de 4 (ou 5) dynasties différentes. Pour comprendre, rien de mieux qu'une petite généalogie : je vous invite à regarder celle de Wikipedia, c'est la seule que j'ai trouvée qui soit relativement simple.
   Donc, Charles descend, par sa mère Jeanne la Folle, des deux Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon. Isabelle possède non seulement la Castille, mais aussi les possessions espagnoles en Amérique. Ferdinand est roi d'Aragon ainsi que du royaume de Naples et de Sicile (soit tout le sud de l'Italie). Ferdinand et Isabelle ont pour fille Jeanne : celle-ci devient reine de Castille à la mort d'Isabelle en 1504, tandis que Ferdinand garde l'Aragon. Jeanne est ensuite reine d'Aragon, en 1516, à la mort de son père Ferdinand. Mais Jeanne a un petit problème : on la surnomme Jeanne la Folle, elle est instable, ce qui la rend inapte à gouverner. De fait, pendant tout son "règne", elle sera enfermée Tordesillas, d'abord par son père Ferdinand, puis par son fils Charles Quint, qui est officiellement régent en son nom, mais qui en réalité est véritablement roi.
   Voilà pour l'héritage espagnol de Charles. 
   Du côté de son père, Philippe de Habsbourg dit le Beau, Charles a un héritage non moins glorieux : son grand-père, Maximilien de Habsbourg, détient l'Autriche et une partie de la Hongrie, ce qui le met d'ailleurs aux prises avec les Ottomans. Il est aussi empereur. Sa grand-mère, l'épouse de Maximilien, est Marie de Bourgogne. Marie est la fille du dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire ; elle possède le Brabant et le Luxembourg, entre autres. Philippe le Beau ne sera jamais empereur, car il meurt en 1506, avant son père donc.

    Charles Quint, né en 1500, hérite donc du Brabant et d'autres terres en 1506, à la mort de son père. En 1516, à la mort de son grand-père Ferdinand, il devient roi des Espagnes (avec sa mère - du moins officiellement). En 1519, à la mort de Maximilien, il hérite des possessions autrichiennes de son grand-père et est élu empereur. A 19 ans, le jeune Charles est donc maître de la moitié de l'Europe. Bonne situation.

   Mais tout ne se passe pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Charles a été élevé en Brabant, il est de culture germanique et bourguignonne. Il débarque en Espagne à la fin de l'année 1517, puis repart en Allemagne pour se faire élire. Mais pour cela, il corrompt les électeurs. Et ça, ça coûte cher. Charles demande à la Castille de participer à l'effort financier. Mais les Castillans refusent le gouvernement trop flamand de leur roi, et ils ne veulent pas payer pour un destin impérial qui ne leur rapporte rien d'autre que des dettes. Les villes de Castille profitent donc de l'absence de Charles pour se rebeller en 1520 : c'est la révolte des Comunidades (terme qui désigne les villes-capitales des 18 provinces de Castille). Dans l'Empire, il y a aussi quelques problèmes : le principal s'appelle Luther. Il sera mis aux bans de l'Empire en 1521, mais cela n'empêche pas ses idées de se répandre, y compris parmi les princes impériaux, qui sont loin d'être tous soumis à l'empereur.

   Le début du règne de Charles Quint est donc un peu chaotique, mais tout se stabilise grâce à la mise en place d'un gouvernement centralisé et efficace. Il y a d'autres troubles sous son long règne, mais il serait trop fastidieux (et pas forcément intéressant) de les énumérer.

   Je voudrais me pencher rapidement sur un des éléments les plus connus du règne de Charles Quint : sa rivalité avec la France, et principalement avec François Ier.
   Pourquoi une telle rivalité ? En 1519, Charles fait campagne pour l'Empire, imité en cela par François Ier, qui aimerait bien devenir empereur à la place de l'empereur. Dès le départ, les relations sont donc un peu tendues. A cela s'ajoute une sombre querelle d'héritage autour du duché de Milan, chacun le revendiquant pour lui en prenant pour preuve des généalogies interminables. Même chose pour le duché de Bourgogne, intégré à la France à la mort de Charles le Téméraire (l'arrière-grand-père de Charles Quint, si vous avez réussi à suivre ces généalogies pour le moins complexe). Sans rentrer dans les détails parce que les guerres d'Italie sont terriblement compliquées, on peut dire que la balance penche tour à tour du côté de Charles ou du côté de François : les victoires françaises alternent avec les victoires allemandes ; entre les deux sont signées des paix bancales et jamais respectées. La victoire la plus marquante de Charles Quint est celle de Pavie, en 1525 : les troupes allemandes font prisonnier François Ier, qui est emmené en captivité à Madrid - défaite plus qu'humiliante pour le roi de France, qui n'est libéré qu'au bout d'un an, après la signature du traité de Madrid. Ce traité prévoit que François doit céder la Bourgogne à Charles Quint et ne plus intervenir en Italie. Mais évidemment, François Ier s'empresse de ne pas tenir sa promesse. C'est à cette époque aussi que commencent les premières tractations de la France avec l'Empire ottoman pour prendre en tenailles Charles Quint, même si François Ier nie ces alliances avec une mauvaise foi déconcertante.
   Les guerres entre la France et le Saint Empire sont récurrentes sous le règne de Charles Quint, elles marquent une bonne partie de sa politique et occupent une bonne partie de son temps.


   Dernier aspect du règne de Charles : sa politique familiale et matrimoniale.
   Charles a quatre sœurs et un frère, un fils et deux filles légitimes. De quoi nouer des alliances avec une bonne partie de l'Europe. Charles épouse une infante de Portugal, Isabelle. Il est de coutume, pour les rois d'Espagne, de s'allier aux rois de Portugal à chaque génération (ce qui crée des situations de consanguinité abominables, mais ce n'est pas la question). La sœur aînée de Charles, Éléonore, épouse aussi un membre de la famille royale portugaise, le roi Manuel Ier ; en 1530, suite à un énième traité, elle se remarie avec François Ier. La sœur cadette de Charles, Catherine, épouse également un infant portugais, qui deviendra Jean III de Portugal. Isabelle, autre sœur de Charles, épouse quant à elle le roi de Danemark Christian II. Les deux derniers membres de la fratrie, Ferdinand et Marie, épousent respectivement Anne Jagellon et Louis II Jagellon (roi de Hongrie), ce qui permettra à Charles Quint de mettre Ferdinand sur le trône de Hongrie à la mort de Louis II en 1526.
   Grâce à ses frères et sœurs, Charles Quint se crée donc des liens avec un certain nombre de cours européennes. On peut ajouter que sa tante maternelle, Catherine d'Aragon, est reine d'Angleterre (c'est la première des nombreuses femmes du roi Henry VIII).
   Charles Quint utilise aussi ses enfants pour asseoir sa politique européenne : il marie son fils Philippe à Marie de Portugal puis à Marie d'Angleterre (toutes deux sont ses cousines), il fait épouser à sa fille Marie son cousin, le futur Maximilien II d'Autriche, et à sa fille Jeanne un autre infant portugais.
   Charles Quint abdique en 1555, trois ans avant sa mort. Il partage son immense empire entre son fils Philippe, qui devient roi d'Espagne et récupère les Amériques, et son frère Ferdinand, qui hérite des Etats habsbourgeois et du Saint Empire. C'est la raison de la bipartition entre les Habsbourg d'Autriche et les Habsbourg d'Espagne, qui dure jusqu'en 1700. Ainsi, l'épouse de Louis XIV, qu'on appelle Marie-Thérèse d'Autriche, est en réalité fille du roi d'Espagne.
   La politique matrimoniale qui a donné naissance au prince le plus puissant d'Europe influence donc le continent pour un siècle et demi au moins. La géopolitique de l'Europe est durablement marquée par l'Empire de Charles Quint. Le règne de Charles correspond également à une période d'apogée pour l'Espagne, qui est alors une des monarchies les plus puissantes d'Europe.
   J'ai volontairement laissé de côté les questions concernant l'Amérique du Sud, qui fait partie de l'Empire de Charles Quint : comme je l'ai dit dans mon tout premier article, je n'ai pas les connaissances nécessaires, hélas, pour parler d'autre chose que de l'Europe. J'ai aussi éludé les questions religieuses, et notamment celle de l'émergence du protestantisme sous le règne de Charles Quint : les traiter serait trop long et trop complexe. Peut-être y reviendrai-je un jour dans un article consacré uniquement à cela.

   Oh, je crois que j'ai oublié de vous dire une des choses les plus importantes sur Charles Quint : il est  laid. Preuve à l'appui (source) (et encore, ce n'est pas le pire portrait du jeune Charles).